Tout ce qui tombe

–  Tout ce qui tombe, avez-vous vu All that falls, l’Exposition organisée par Marie de Brugerolle et Gérard Wacman sur une proposition de ce dernier, au Palais de Tokyo ?

–      Non, mais pourquoi irais-je ? Enfin, tout tombe ! Sauf ce qui s’élève et s’envole : les oiseaux, les avions – ou ce à quoi vous pensez –  et encore ces dernières choses ne font-elles que lutter contre la pesanteur. Elles ne l’annulent pas ! Que voulez-vous, tout tombe !

–      Oui, mais pas de la même façon, jamais de la même façon.

–      Oh ! excusez-moi, mais je relisais récemment mes Principes Mathématiques de la Philosophie Naturelle, de Newton : « Tous les corps descendent vers la terre dans des temps égaux (en faisant abstraction de l’inégale retardation causée par le petite résistance de l’air) ; c’est ce que plusieurs Philosophes avaient déjà observé, et ce qu’on peut connaître avec précision par l’égalité des temps, dans lesquels se font l’oscillation des pendules. »

–      Oui, mais que le Mur de Berlin, les Twin Towers soient tombés, qu’on saute du premier étage, ou à l’élastique, ou en parachute, que vous veniez de faire tomber vos clefs ou vos sous, vous n’allez pas me dire qu’à chaque fois, vous ne pensez qu’à :  e = ½ gt² ?

–      Mais c’est bien plutôt si cela ne tombait pas que je me mettrais à m’inquiéter !

–      Et si je vous montrais quelques météorites qui restent en l’air ?

–      J’irais voir aussitôt !

–      Alors allez au Palais de Tokyo voir l’exposition All that falls !

–      Avant qu’il ne tombent ?

–      Ils ne tomberont qu’à la fin de l’Exposition, le 7 septembre prochain, mais pour le moment, ils restent en l’air.

–      Vous m’intriguez. Et pour le reste ?

–      Pour le reste, vous verrez des images de choses qui tombent, des objets, ou sur des photos, dans des films, etc. ; un film angoissant pris dans une rue de New York au moment où les Twin Towers prennent le temps de ne pas tomber, suspendues qu’elles demeurent dans la poussière de leur effondrement, et puis des artistes immobiles debout, et qui tombent d’un coup…

–      Ça, au fond c’est tous ceux qui tombent, comme dans la pièce de Samuel Beckett. Ce n’est pas facile à faire, mais si on s’exerce, on peut tomber d’un coup sans se faire mal…

–      Et le parachutiste au moment où  il saute dans le vide ; et puis la pluie !

–      Ondée, pluie fine, averse, trombe, cataracte…. Et les feuilles des arbres…

–      L’Exposition a le mérite – de même que Husserl a écrit La Terre ne se meut pas pour défendre l’idée que nous ne percevons pas ce que nous dit La Science – de nous représenter les choses autrement que comme nous savons qu’elles font !

–      Il est vrai que si quelque événement pouvait remettre en question cette… lourde attraction… Un peu comme Goethe s’en prenant à la théorie des couleurs de Newton.

–      Eh bien ! oui. Car les organisateurs de l’Exposition nous invitent – en un sens husserlien – à cesser de nous faire une idée univoque de la chute. Ils en déclinent toutes sortes d’aspects, de facettes, de figures,  de dénis, de paradoxes, de surprises.

–      En ressort-on rassuré ? Transformé ?

–      Oui. Car, du coup, on se redit avec le Dieu de Victor Hugo :

« Ne jetez pas ce qui n’est pas tombé.* »