Ténèbres

De Henning Mankell, j’ai d’abord découvert les romans policiers. J’ai été frappée par sa profonde vision du monde aujourd’hui : aucun jugement moralisateur ne vient ternir ou fausser le regard aigu qu’il lui porte, cependant qu’il découvre sans cesse à nos yeux, les horreurs dont l’espèce humaine est capable. Il y a dans son travail d’écrivain un mélange désespéré de clairvoyance et de bonté qui me bouleverse. J’ai trouvé dans Ténèbres cette même dialectique. Sans doute est-elle née de l’histoire très particulière de Henning Mankell : citoyen suédois, gendre de Bergman, vivant une bonne partie de l’année au Mozambique où il a créé un théâtre. Homme blanc au cœur noir, Mankell est profondément préoccupé par la confrontation Nord-Sud, l’aveuglement du monde occidental, et de part et d’autre, la peur et la violence qui en découlent.

Les personnages de Ténèbres sont des clandestins. Un père et sa fille ont fui leur pays en proie à une dictature sanglante, un pays d’Afrique ou du Moyen Orient. Ils se retrouvent en Suède, dans un appartement, dans un immeuble déserté, dans une banlieue isolée. Coupés du monde, ils attendent d’hypothétiques papiers.

On découvre par fragments le drame qui les a conduits, malgré eux, sur cette terre étrangère et le deuil qui les hante : la mère de la jeune fille, l’épouse du père, est morte au cours de leur traversée, dans un naufrage dont ils sont les seuls rescapés parmi les clandestins (seuls les passeurs portaient des gilets de sauvetage ! ) Au fil de la pièce, Henning Mankell nous fait vivre l’enfer de ces voyages : la puanteur, la pourriture des bateaux, le silence glacé des camions, des containers, dans lesquels s’entassent et meurent souvent les clandestins, ces nouveaux misérables.

Dans l’appartement, le temps semble suspendu. On baigne dans une sorte d’éternité du désastre. Ce sont « les ténèbres », qui enveloppent les âmes et les corps. Les personnages tentent de s’absorber dans les gestes quotidiens de la survie : en attendant les papiers, il faut manger, faire les courses, veiller à ne pas se faire prendre, il faut dormir. L’autorité du père semble absurde et risible dans cette situation.

Une violence sourde parcourt la pièce, celle que doit subir tout clandestin qui n’a d’autre issue que de couper tout lien avec son passé, avec ses racines jusqu’à détruire son identité ! Le père devient fou, dépossédé de lui-même, il confond sa fille avec sa femme, et menace de se détruire avec elle.

Pourtant, la force de la pièce vient de ce que l’auteur regarde quand même vers l’avenir : il donne un devenir à ses personnages, nous montre comment leur situation si précaire, si douloureuse, les change. Le père se voit obligé d’admettre la faillite de ce voyage mal préparé et sa responsabilité dans la mort de sa femme. Si l’amour dure, la confiance est entamée, le père est déchu d’une autorité dont il abusait et la fille trouve la force d’une révolte qui peut les sauver tous les deux.

La scénographie est inspirée de photographies de Michel Séméniako, parues dans un  beau recueil, intitulé Exil. On y perçoit les formes spectrales de clandestins saisis dans la nuit par des caméras thermiques. Celles qu’utilise aujourd’hui la police pour traquer les êtres humains comme des bêtes sauvages.

Le décor et les lumières d’Yves Collet donnent corps à l’isolement des personnages, aux ténèbres qui les traversent et les enveloppent. De l’appartement, nous ne verrons que le plancher et les meubles.

La musique et la bande-son réalisées par Marc-Olivier Dupin feront sa part au silence.

Maurice Bénichou et Rachida Brakni interprètent les deux personnages.

Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Scénographie et lumières d’Yves Collet

Photographies de Michel Séméniako

Musique de Marc-Olivier Dupin

Costumes de Cidalia Da Costa

Maquillages et coiffures de Catherine Saint-Sever

Assistant à la mise en scène Pascal Bekkar

Assitante décor Perrine Leclère-Bailly

 

avec

Le père : Maurice Bénichou

La fille : Rachida Brakni

Coproduction Compagnie Pandora et Théâtre ouvert

Avec le soutien de la DMDTS – Aide à la création

du
15 Janvier 2007
au
10 Février 2007
à Théâtre Ouvert