Tendre et cruel

Sophocle à l’aréoport !

         Martin Crimp a écrit Tendre et cruel en 2004, dans une époque qui résonnait encore des attentats du 11 septembre 2001 et de la déclaration de guerre contre le terrorisme, faite par G.W. Bush en janvier 2002. La pièce a pour thème notre monde actuel, mais s’inspire ouvertement de la tragédie de Sophocle : Les Trachiniennes. Comme maints auteurs contemporains, Martin Crimp s’inspire d’un texte antique pour mieux éclairer le temps présent :  ici, la guerre, le choc des cultures, et la contamination de la sphère privée par la violence.

Éradiquer le terrorisme, dans toutes les zones à risques, telle est en effet la mission du Général, qui est, par ailleurs, poursuivi pour crimes de guerre. Sa femme, Amelia, profondément délaissée, assignée à résidence près d’un aéroport par le gouvernement, l’attend avec impatience. Le Général, retour d’Afrique, devrait atterrir, mais toujours absent, il envoie à sa femme et lui demande de recueillir deux orphelins, une jeune fille et son frère. Amelia découvre que cette jeune fille est sa maîtresse….

Sophocle avait déjà eu la hardiesse de mettre une femme au centre des Trachiniennes. Dans Tendre et cruel, Crimp suit fidèlement le thème et la structure de la pièce antique et crée à son tour un rôle de femme bouleversant, qui semble sortir tout droit d’un roman de Marguerite Duras ou d’un film de David Lynch.                                    

 

 

Avec Tendre et cruel, Martin Crimp réécrit une très belle tragédie de Sophocle, Les Trachiniennes, et la porte entièrement au présent. Il retrouve la longue tradition des auteurs qui s’emparent au fil des siècles de thèmes et de mythes antiques et les traitent à la mesure de la plus proche actualité ! Les dramaturges grecs sont les maîtres des fables. Ils nous offrent un fabuleux trésor d’histoires où politique et intimité se nouent et s’opposent de la façon la plus mystérieuse. Nous n’avons pas fini de les explorer. Crimp le fait d’une façon magistrale.

La guerre et l’amour sont au cœur de cette pièce éminemment  politique : la guerre entre les sexes et les nouvelles formes de la guerre contemporaine aux masques multiples. Tout le génie de cette adaptation tient à la manière dont le militaire et le civil, le bourreau et la victime, l'amour et la mort vont se confondre ici si bien qu'aucune zone n'est finalement tenue à l'écart de l'horreur. L'éclatement des frontières de la brutalité est en effet ce qui affleure dans Tendre et cruel, bien qu'aucun acte de violence n'y soit commis.

La tragédie de Sophocle met en scène l’histoire douloureuse de Déjanire, exilée à Trachis avec ses enfants. Épouse délaissée d’Héraclès, Déjanire se plaint au chœur des Trachiniennes : on l’oblige à accueillir dans son palais une jeune femme qu’elle prend en pitié d’abord, mais dont elle apprend qu’elle est la nouvelle épouse du héros. Pour la conquérir, Héraclès a tué ses parents et massacré une ville entière. Déjanire envoie alors à son mari une tunique trempée dans le sang du centaure Nessos. Elle espère retrouver son amour grâce à ce qu’elle croit être un philtre d’amour. Mais le philtre s’avère fatal. Héraclès se meurt. La tunique déverse du poison dans ses entrailles. Déjanire se tue et le dernier acte nous montre Héraclès hurlant de douleur.

Martin Crimp suit complètement la structure de la tragédie et trouve une équivalence contemporaine à chacun de ses personnages : il se saisit du redoutable guerrier antique, pour en faire, dans Tendre et cruelLe Général, au service d’une puissance occidentale, poursuivi pour crimes contre l’humanité. Bourreau sanguinaire et victime sacrificielle, il apparaît sur scène à la fin de la pièce, dans un état pitoyable.

Déjanire devient Amelia, l’épouse du Général ; autrefois belle et désirée, elle est aujourd’hui une femme seule, vieillissante. Réfugiée dans un appartement, près d’un aéroport – saisissante transposition de l’exil de Sophocle – mis à disposition par le gouvernement, depuis que son mari est accusé de crimes de guerre, elle ne sait rien ou ne veut rien savoir des activités brutales du Général. Elle l’aime. Elle se plaint à un chœur de jeunes femmes formé d’une gouvernante, d’une physiothérapeute et d’une esthéticienne. Bienveillantes, mais peu concernées.

Par son écriture particulière – une partition très précise, qui exige des acteurs un respect rigoureux des coupes et des passages à la ligne – , Martin Crimp évite tout naturalisme, et fait en sorte que le spectateur entende un sous-texte infiniment sensible: dans la cruauté, la tendresse, dans celle-ci, la cruauté!

Par son humour très particulier, il interdit tout basculement dans le pathétique. Il faut noter que la traduction de ce texte à la fois politique et poétique a été confié au grand romancier Philippe Djian, qui suit admirablement la sinuosité de la langue de Crimp et son art distancié.

La mise en scène s’ordonnera autour de cette femme blessée, de ce qu'elle vit, de son abandon, de son angoisse, dans une suite d’hôtel sans âme, aménagée pour un séjour indéfini. Elle se croit à l’abri, mais la violence du monde la rejoint, inexorable, et la pousse au meurtre et au suicide. Son mari est le soldat qu'on envoie “sur une opération après l'autre”, nous dit-elle avec une étrange lucidité, « dans le but – le but déclaré – d'éradiquer le terrorisme: sans comprendre que plus il combat le terrorisme plus il engendre le terrorisme – et même invite le terrorisme – qui n'a pas de paupières – dans son propre lit.

Le lit d’Amelia sera le théâtre dans lequel va se jouer la tragédie singulière de Martin Crimp.

Version française de Philippe Djian (Editions de l’Arche)

Mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman

Assistant Pascal Bekkar

Dramaturgie François Regnault et Clément Mercier

 

Décor et lumière Yves Collet

Costumes Laurianne Scimemi

Accessoires Franck Lagaroje

Maquillages Catherine Saint-Sever

Musique Marc-Olivier Dupin

Images Vidéo Clément Mercier

 

Administration Dorothée Cabrol

Co-production Théâtre de la Ville - Paris, L’Onde- Velizy, Comédie de l’Est - Colmar et la Compagnie Pandora

Avec le soutien de la DRAC Ile-de-France et la participation artistique du JTN 

 

avec :

Amelia : Anne Leguernec

Le Général : Pierre-Stéfan Montagnier

James : Thibault Perrenoud

Richard : Bertrand Suarez-Pazos

Jonathan : Pascal Bekkar

Les trois employées au service d’Amelia :

1 La Gouvernante (Rachel) : Sophie Daull

2 Physiothérapeute (Cathy) : Sarah Le Picard

3 Esthéticienne (Nicole) : Aurore Paris

Deux enfants de l’Afrique subsaharienne :

Laela : Jenny Mutela

Un garçon (Edu), et Iolaos : Arnold Mensah

Martin Crimp est né en 1956 dans le Kent. Ses pièces traitent de thèmes récurrents, parmi lesquels les rapports conjugaux, l'ambivalence du statut de bourreau ou de victime, et l'exploitation de l'être humain par ses pairs ou par son époque mécanique, occupent une large place. Il avoue une passion pour Marguerite Duras, traduit Molière, Genet, Koltès. Depuis Cambridge, il dévore les tragédies antiques. De ces lectures, naît Tendre et Cruel, sa réécriture des Trachiniennes de Sophocle. Très admiré par les metteurs en scène, il est souvent joué en France.