Tartuffe

 

Tartuffe, chacun le sait, raconte comment, au cœur d’une famille bourgeoise, le maître de maison, sa jeune femme, les enfants du premier lit, la grand-mère, le frère, la suivante, etc. s’est glissé un intrus, un aventurier, qui se sert de la religion pour exploiter à son profit la passion que le maître de maison éprouve pour lui, et s’emparer de sa femme et de son bien.

La pièce combine à la fois une profondeur inouïe des personnages, jeunes et moins jeunes, avec leurs passions diverses, et une courageuse et violente dénonciation des effets destructeurs des fanatismes religieux. C’est sur un fond de fanatisme à la fois politique et religieux que se dessine la figure mystérieuse et diabolique de l’Imposteur.  Troublante actualité et qui touche tout le monde aujourd’hui ! À l’occasion de cette mise en scène, je poursuivrai le travail entrepris avec une équipe de comédiens qui m’accompagnent régulièrement et avec lesquels j’ai monté récemment Nicomède, de Corneille. Ils sont parfaitement familiers de cette langue et de ce répertoire et savent le dire et le jouer avec art et simplicité. Ensemble, nous ferons un spectacle pour aujourd’hui, un spectacle de partage, vivant et joyeux. Nous serons aussi proches que possible du public, prenant parfois la liberté de nous tenir à ses côtés dans les gradins.

Le rôle de Tartuffe est confié, à un jeune acteur. C‘est Louis Jouvet le premier qui voulut rompre avec une vieille tradition qui faisait de Tartuffe un personnage gros, gras et répugnant, et qui a rappelé que Molière avait confié le rôle au jeune premier de sa troupe, tandis que lui-même se réservait le rôle d’Orgon.

Pour Tartuffe, disait Jouvet, il faut «  un garçon charmant, inquiétant, très intelligent ».

« Un loubard », dira Antoine Vitez, 30 ans plus tard, en invoquant le personnage de Teorema, le beau film de Pasolini  à son propos !

 

Histoire de famille

Tartuffe est l’histoire d’une famille autrefois heureuse, l’histoire du combat de cette famille contre la terreur qu’on veut exercer sur elle. La famille d’Orgon dans Tartuffe est une famille moderne. Elle ressemble à une famille d’aujourd’hui, une famille recomposée.

Molière s’attache à nous montrer les effets de la rencontre funeste d’Orgon, avec Tartuffe et de son introduction forcée dans sa famille. Venu d’ailleurs, d’un autre monde social, –  c’est un gueux, s’indigne Dorine – Tartuffe a séduit Orgon qui en est si profondément changé qu’aucun de ses proches ne le reconnaît plus, lui-même ne connaissant plus personne. Tandis qu’Orgon s’abandonne à sa passion, croyant découvrir en Tartuffe un nouveau Christ, c’est une sorte de descente aux enfers qu’il va faire vivre à toute la famille.

On sait comment dans les familles, l’amour peut, plus vite qu’ailleurs, se retourner en haine. Il faut voir la violence qu’Orgon déchaîne contre son fils, allant jusqu’à le chasser de sa maison, lorsque celui-ci tente de lui révéler la vraie nature de Tartuffe ! Ou encore la douleur de Mariane, prête à se suicider quand son père lui ordonne d’épouser Tartuffe ! Dorine met sans cesse du jeu, de la distance dans ce drame familial qui pourrait sans elle, apparaître comme la première tragédie bourgeoise ! Autour de la table à manger, emblème de la maison bourgeoise, se joue un théâtre déchirant et grotesque à la fois!

Tartuffe Aujourd’hui

La pièce m’apparaît plus comme un drame que comme une comédie à part entuère, même si les rires, à notre grand soulagement, laissent immanquablement de certaines scènes. Ans doute parce qu’elle a pris une résonance contemporaine inattendue. Avec Tartuffe, Molière vise, on le sait, les ravages de l’intégrisme religieux, de la séduction et de la terreur qui l’accompagnent ; de l’hypocrisie à laquelle il mène consciemment ou inconsciemment les sujets et les peuples qui le pratiquent ou qui en sont victimes. Dans les larmes et les rires, Molière nous en montre la dangerosité et l’ambivalence. Comme aujourd’hui dans les pays où il s’est  emparé du pouvoir, il nous montre le fanatisme et son désir de répression comme l’envers d’une frustration fondamentale. Orgon est inconscient de la nature ambiguë de sa passion pour tartuffe ; Tartuffe est saisi malgré lui d’un désir irrépressible pour Elmire, qui va le rendre imprudent. Enfin Madame Pernelle, à l’image d’Arsinoé dans Le Misanthrope, est ivre de ressentiment contre la jeunesse et l’amour.

Seule Dorine est lucide et n’a pas de mots trop forts ni trop drôles pour décrire la passion qui obsède Orgon ; de même elle a supris, avant tout le monde, l’attachement singilier de Tratuffe pour Elmire. Molière dévoile avec une audace saisissante ce que dissimule la rigueur apparente de l’imposture religieuse, il en pousse très loin les conséqences : à la fin de la pièce, Orgon est spolié de ses biens, et sa famille est jetée à la rue. Il faut une intercession exceptionnelle – qui ne viendra pas du Ciel – pour que la pièce finisse heureusement.

Autour d’une table

Dans toute famille, les repas sont des révélateurs formidables ; ce sont, nous le savons bien, des occasions exceptionnelles de partage, mais aussi de drames et de conflits. C’est souvent là que les caractères et les passions se  révèlent le plus : dans les éclats comme dans les non dits; l’histoire familiale s’y dévoile tout simplement.

Aussi la mise en scène de Tartuffe se déploiera-t-elle autour d’une grande table ; cette table est au cœur de la maison, au cœur de la pièce ; elle va y jouer un rôle déterminant puisque c’est caché dessous, qu’Orgon écoute à son corps défendant, la déclaration de Tartuffe à Elmire, et découvre enfin son imposture. Tout au long de la longue journée que dure l’action, chaque scène se déroulera autour de la table. Table de repas avant tout, table de réunion autour de laquelle les membres de la famille viennent régulièrement s’installer, elle sera aussi l’occasion d’une étrange et troublante liturgie. 

 
 

Tartuffe

de Molière

Création été 2009 au Château de Grignan

es fêtes nocturnes

Du 6 juillet au 22 août 2009

Tournée nationale :

Le 15 janvier 2010, Théâtre de l’Onde, Velizy

Les 27, 28, 29 janvier 2010, Comédie de l’Est, Colmar

Le 31 janvier 2010, Théâtre de La Coupole, St Louis

Le 4 février 2010, ATP d’Orléans

Les 24 ,25, 26 février 2010, Théâtre des deux Rives, Rouen

 

Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Collaborateur artistique François Regnault 

Scénographie et lumière d’Yves Collet

Costumes d’Axel Aust

Maquillages et coiffures de Catherine Saint-Sever 

Musique de Marc-Olivier Dupin

avec

Tartuffe : Thibault Perrenoud

Orgon : Pierre-Stéfan Montagnier

Elmire : Anne Leguernec

Dorine : Anne Girouard 

Cléante : Pascal Bekkar

Madame Pernelle : Sophie Daull

Damis : Bertrand Suarez-Pazos

Monsieur Loyal, Flipote : Marc Siemiatycki

Mariane : Sarah Le Picard

Valère :  Marc Arnaud

Coproduction Fêtes Nocturnes du Château de Grignan, Atelier du Rhin et Compagnie Pandora

Avec la participation du Jeune Théâtre National

Pourquoi Tartuffe

La décision de mettre en scène Tartuffe m’est venue suite à la proposition exceptionnelle de la directrice des Fêtes Nocturnes du Château de Grignan : quarante représentations dans un site magnifique, du début Juillet à la fin du mois d’Août 2009, devant un public neuf dont une bonne partie va rarement au théâtre. Un grand succès remporté devant plus de trente-mille spectateurs.

J’ai donc cherché un projet qui convienne au Festival et à la Compagnie Pandora. Un projet d’une grande force dramatique, aux résonances toujours actuelles, et que tout public puisse apprécier, tout en permettant à la Compagnie Pandora, après la mise en scène de Nicomède de Corneille, de poursuivre l’aventure avec à peu près les mêmes acteurs et dans une mise en jeu similaire.

Je souhaitais réaliser une mise en scène dont une grande table entourée de chaises soit le décor unique autour de laquelle évoluent les comédiens, en costumes contemporains.

Une table qui soit comme pour Nicomède, le centre révélateur de la pièce et de ses personnages, et qui permette un libre va et vient des acteurs entre eux et parmi les spectateurs.

Dans Tartuffe, la table est au cœur de la pièce ; elle y joue un rôle déterminant puisque c’est caché sous elle qu’Orgon écoute la déclaration finale de Tartuffe à Elmire et se persuade enfin de son imposture. Table de repas, presque tout le long de la pièce, elle sert d’autel à Tartuffe pour une étrange et troublante liturgie.

 

Première scène, dernière Cène :

Lorsque le public arrive, le  spectacle a déjà commencé : la table est chargée de restes d’un repas de fête, d’un banquet. Les acteurs vont et viennent autour de la table. Le repas est quasiment terminé, ils attendent le dessert et le pousse-café.

Les spectateurs découvrent la table de fête ; abondante, généreuse, elle semble un hymne à la vie, à l’aisance de la bourgeoisie, à son savoir-vivre. On boit, on chante; trop sans doute ! Un grand bonheur anime tout le monde ; un soulagement notable  réunit les convives : Orgon, le maître de maison, le pater familias, est en voyage, absent depuis deux jours, et son Tartuffe ne s’est pas montré ; cette famille profondément unie, heureuse autrefois, retrouve ce soir la douceur de vivre qui les habitait, avant qu’Orgon n’invite Tartuffe, le dévot, à s’installer dans la maison. Depuis lors, une chape de plomb s’est abattue sur la maisonnée.

La désapprobation de Madame Pernelle, la vieille dévote de grand-mère, est sensible : elle n’a touché à rien, mais personne n’y prête attention ; l’envie de s’amuser est si forte chez les autres, qu’ils l’oublient ; ils boivent et dansent, comme pour la dernière fois ; comme si c’était la guerre, qu’il n’y aurait de trêve que  ce seul soir et qu’ils ne retrouveraient jamais plus un tel bonheur ! Le dernier souper, voilà à quoi ils pensent.    

L’arrivée du dessert, le chant qui l’accompagne, les applaudissements frénétiques des convives, sont la goutte qui fera déborder le vase, les déclencheurs de la fureur excédée de Mme Pernelle, qui les enveloppe tous de sa rage et de son mépris. Elle était venue voir s’ils se tenaient bien pendant l’absence de son fils; leur liberté, leur gaîté lui sont insupportables, elle quitte la table et la pièce commence :

« Allons, Flipote, allons, que d’eux je me délivre. »

 

L’intrus

Tartuffe est l’histoire d’une famille heureuse et de son combat contre l’intrus  qu’Orgon veut lui imposer. Molière nous fait mesurer, scène après scène, les conséquences de la rencontre funeste d’Orgon, le chef de famille, avec un jeune homme, Tartuffe, venu d’ailleurs, de nulle part, d’un autre monde social, dont le zèle dévot éblouit Orgon et bouleverse son comportement, au point que nul de ses proches ne le reconnaît plus, lui-même ne connaissant plus personne. Tandis qu’il s’abandonne à cette folle passion, croyant découvrir en Tartuffe un nouveau Christ, c’est une sorte de descente aux enfers qu’il va faire vivre à sa famille.

 

Une brûlante actualité

Le jeu ou la drogue auraient eu sans doute les mêmes effets, mais dans Tartuffe, il s’agit de la rencontre avec l’intégrisme religieux, de la séduction et de la terreur qui l’accompagnent. À travers larmes et rires, Molière nous en décrit l’aliénation et nous montre qu’il est l’envers d’une frustration fondamentale. Il nous dévoile avec une audace saisissante, ce que dissimule l’apparente rigueur de cette imposture ; il en pousse très loin les conséquences : Orgon, spolié de ses biens , et sa famille jetée à la rue. Seul un miracle peut les sauver.

 

Deus ex machina

Le miracle a lieu, in extremis, tel un deus ex machina. L’État apparaît tout d’un coup et se fait entendre comme la seule autorité transcendante de la pièce. Il se présente sous l’aspect d’un super-flic, l’Exempt qui fait arrêter Tartuffe et sauve du désastre assuré Orgon et sa famille.

La justice du roi est là pour sauver la société laïque de ses envahisseurs. Le roi reste invisible, et ne se manifeste que par les ordres transmis par un serviteur, qui vient délivrer le message sans réplique du souverain. Comme Marc Fumaroli le souligne: « Avec l’absence grandiose du roi, avec le suspens ménagé par l’Exempt avant d’énoncer la sentence du juge suprême, le grand théâtre de l’État laïc a fait son entrée sur la scène comique. »

De même que le roi a soutenu Molière dans sa lutte pour arracher la pièce à la censure et a sauvé avec lui le théâtre en quelque sorte, de même Molière soutient l’autorité du roi contre les menées criminelles de l’Église.

Plus de deux siècles avant qu’elle ne devienne réelle, Molière plaide à sa façon dans sa pièce pour une séparation de l’Église et de l’État.

 

La cause des femmes

Plus que jamais dans Tartuffe, Molière affirme les droits des femmes et des jeunes gens contre l’oppression conjuguée des pères et de l’Eglise. C’est sans doute ce qu’il y a de plus émouvant chez Molière, ce combat, pièce après pièce, pour les libertés et la tolérance.

L’attention qu’il donne à la condition des femmes au sein de la société, aux droits de l’amour et aux droits des femmes est bouleversante.  La lutte des femmes et des jeunes gens contre les entraves familiales, contre les dictats de l’Eglise qui triomphaient dans l’éducation ordinaire de son époque, est partout présente chez Molière, et  particulièrement dans Tartuffe.

Les trois portraits de femmes qui traversent Tartuffe sont sublimes : Mariane, la jeune fille trop fragile et qui préfère mourir plutôt que d’affronter la volonté du père ; Dorine, la servante qui hait Tartuffe, ne craint pas de le braver et fait des pieds et des mains pour sauver Orgon et sa famille. Enfin avec Elmire, Molière écrit son plus beau rôle de femme ; il lui donne une grâce physique et morale, inégalée.

 

Un style singulier

Une langue inouïe traverse la  pièce, langue de la jouissance et de la révélation, de l’extase. Les déclarations passionnées de Tartuffe à Elmire révèlent la charge puissamment érotique du lexique religieux, et son ambiguïté. Dans ce catholicisme exacerbé, le désir de « succomber » et de « sortir de soi », de « se donner corps et âme », est consubstantiel au fait mystique. (Plaisir de la souffrance, qui peut racheter de bien des péchés ou y conduire plus vite et mieux qu’aucune autre voie ; d’où la méfiance à l’époque de certains prêtres envers « les haires et les disciplines ».)

Ici, ce désir est dévoyé et révèle plutôt une extrême frustration. Celle d’Orgon (Il croit qu’il a rencontré une vraie figure de la dévotion, mais n’est-ce pas son désir inconscient pour le jeune homme qui le guide aveuglément ?) Celle de Tartuffe (peut-être  n’a-t-il jamais rencontré de vraie femme avant Elmire ?) En face d’elle, Tartuffe ne sait plus ce qu’il dit ; il est crucifié de désir. Il finit par se livrer à cette femme, prêt à la posséder sur le champ, sur cette table, comme sur un autel ; il est prêt à la sacrifier dans un rituel digne de Georges Bataille, et n’a pour faire sa cour que son vocabulaire appris chez les prêtres.

 

En 1664  (note historique)

C’est au cours d’une fête organisée par Louis XIV à Versailles en mai 1664, « Les Plaisirs de l’île enchantée », que « Sa Majesté fit jouer une comédie nommée Tartuffe, que le sieur Molière avait faite contre les hypocrites. » On la trouva « fort divertissante ».

Mais cette comédie devient aussitôt un objet de scandale, un conflit éclate entre le jeune Roi (qui vient d’accéder depuis deux ans à un « pouvoir personnel »), la cour, qui a aimé la pièce, et des censeurs dévots obtiennent très vite l’interdiction de la pièce.  Ainsi commence la célèbre « Cabale des dévots ». Molière fait en vain le siège du Roi.

Molière sait pertinemment, en écrivant sa pièce, que chacun reconnaîtra la fameuse Compagnie du Saint-Sacrement, qu’il ne nomme évidemment pas, fondée en 1627, et recrutant ses membres, tous animés de bonnes intentions   parmi les grands seigneurs et dans la monarchie parlementaire. « Il y avait ici de certaines gens (écrit la Parisien Gui Patin en 1660) qui faisaient des assemblées clandestines sous le nom de Congrégation du Saint-Sacrement ; ces messieurs se mêlaient de diverses affaires et ne mettaient jamais leurs assemblées dans le même endroit ; ils mettaient le nez dans le gouvernement des grandes maisons ; ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes. […] Ils avaient intelligence avec ceux de la même confrérie à Rome, se mêlaient de la politique et avaient dessein de faire mettre l’Inquisition en France ».

Molière ne s’attarde pas sur les causes, mais sur les effets. Il nous laisse libres de nos interprétations ; et la pièce pour notre bonheur et notre malheur, trouve aujourd’hui une nouvelle actualité. Le fanatisme, l’intégrisme, la foi aveugle et meurtrière font plus que jamais des ravages. À l’époque de Molière, c’est la cabale des dévots, qui empoisonne tout le pays, de la Cour aux maisons bourgeoises. La famille d’Orgon est ici la métaphore de toute la société de l’époque, freinée dans sa progression, dans sa modernité par une inquisition qui vient s’installer dans l’intimité des familles, régir et légiférer sur tout ce qui est du ressort de la vie privée, de la liberté des personnes.

Ce combat est fondamental. Il le reste plus que jamais aujourd’hui.