Ruy Blas

Un rêve immense

La pièce m’apparaît comme un immense rêve.

Un conte, un cauchemar. Où affleure l’inconscient. Des portes dérobées, des cabinets secrets inassignables, peut surgir à tout moment « la chose », ange ou démon, qui arrive d’un autre univers informe, effrayant. Ombre et lumière s’échangent constamment, l’espace n’est pas sûr, non plus que les personnes, qui ne savent pas même qui elles sont.

Aussi avais-je envie d’un décor aux murs mouvants, presque organiques – des images de gens attrapés par des chauves-souris, pris dans des filets – un monde à la Goya : une « glu hideuse », comme dit Hugo, où les gens sont saisis dans un tissu, où ils ignorent de quoi sont faits leurs songes et leurs désirs.

Mais le caractère organique de ces murs dissimule une machinerie très organisée : constructions, machines, pièges, souterrains, arcanes, comme dans les gravures de Piranèse. L’accent est mis sur ce qui est clos, enfermé, toujours comme dans les rêves, les cauchemars. Ruy Blas est d’ailleurs une grande pièce sur l’angoisse ; ce en quoi elle est romantique, avec le pathétique qui s’y attache. Les sujets sont pris dans un destin qui les guide exactement où ils désirent aller. Quelque chose s’accomplit qui les révèle et qui les tue.

Les personnages évoluent dans un monde à part, et c’est de cette étrangeté que se dégage la poésie. Ce monde implique aussi qu’il y a de l’impossible à montrer : d’où la floraison des a parte, une dialectique du dehors et du dedans, où, comme dit Ruy Blas à Don César de Bazan :

« Le dehors te fait peur, si tu voyais dedans ! »

Machine, machinerie, machination

Les murs qui bougent  fabriquent un grand théâtre mental. Et le vers («romantique ») essaie d’ailleurs de rendre cet affolement de la pensée : les mouvements du cœur, de l’âme, battent dans des êtres de chair qui vivent entourés de pantins et de marionnettes : duègnes, courtisans et ministres. Il faut rendre ces mouvements dans le jeu par des sentiments violents, en parvenant au sentiment au sens où Louis Jouvet en faisait l’essence du jeu de l’acteur. Tant de gens avaient d’ailleurs été marqués par Victor Hugo ! Cette influence profonde a dû être brisée, pour notre génération, par le structuralisme : ainsi Roland Barthes reprochant à Jean Vilar d’être tombé bien bas parce qu’il monte Ruy Blas. On a prôné le vide, une certaine rareté. On en est revenu. Tout est traversé chez Hugo par une immense flux de sang, de larmes, d’humanité ; un goût extraordinaire pour l’humanité, pour les pauvres, pour le peuple.

Une logique de scénario

L’intrigue a la logique d’un scénario, et Victor Hugo ne peut ni ne veut jamais être pris en défaut là-dessus. Et pourtant, ce scénario est totalement invraisemblable. Le rêve, le fantasme ont remplacé la réalité. La logique du scénario est au service d’une histoire invraisemblable : un laquais transformé par un coup de baguette magique en courtisan admirable, comme dans un conte de Grimm, un prince charmant, dans une maison en pain d’épices, qui sait qu’il peut à tout instant redevenir une grenouille. De même, pour la Reine : ce jeune homme inconnu, je le veux, se dit-elle lorsqu’elle a trouvé ses fleurs et sa lettre, et en un instant, il est là. On est alors du côté de la vérité du désir, qui a part à l’impossible, à la transfiguration. C’est aussi cela qui concourt au théâtre.

Ruy Blas

De Victor Hugo

Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Collaboration artistique de François Regnault

Scénographie et costumes d’Ezio Toffolutti

Lumières d’André Diot

Musique originale de Marc-Olivier Dupin

Maquillages, perruques et effets spéciaux de Kuno Schlegelmilch

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar 

 

Avec

La duchesse d’Albuquerque : Dominique Constanza (2003 : Catherine Salviat)

Une duègne : Catherine Ferran (2003 : Catherine Salviat)

Don Guritan : Michel Robin

Don Salluste de Bazan : Jean-Baptiste Malartre

Ruy Blas : Éric Ruf (2003 : Thierry Hancisse)

Le marquis del Basto, et le Comte de Camporeal : Christian Blanc (2003 : Roger Mollien)

Don César de Bazan : Denys Podalydès

La Comte d’Albe et Don Manuel Arias : Malik Faraoun

Le marquis de Santa Cruz, et Covadenga : Jacques Poix-Terrier (2003 : Pierre Vial)

Le Laquais : Laurent Stocker

Dona Maria de Neubourg : Rachida Brakni       

Et :

Casilda : Camille Panonacle

Montazgo : Hervé Blanc

Le Marquis de Priego : Michel Chaigneau

Le page : Chiara Collet

L’huissier : Jacques Leplus

Gudiel et l’alcade : Pierre Megemont

Don Antonio Ubilla : Vincent Vernilat

Et Agnès Aubé, Otttis Ba, Dioucounda Koma, Yannick le Perf, Patrick Olivier, Isabelle Patey, Anatoliy Pereverzev, Gina Sicard, Djamel Touidjine.

Ouvrir au spectateur un double horizon, illuminer à la fois l’intérieur et l’extérieur des hommes ; l’extérieur par leurs discours et leurs actions ; l’intérieur par les a parte et les monologues ; creuser, en un mot, dans le même tableau, le drame de la vie et le drame de la conscience.

Victor Hugo - Préface de Cromwell

du
17 Novembre 2001
au
10 Mai 2002
à La Comédie Française
du
11 Décembre 2002
au
27 Avril 2003
à la Comédie Française