L’Imposture

Une cruauté chauffée à blanc. Il y a un très grand théâtre dans L’Imposture de Bernanos : plus grand que dans la plupart des œuvres écrites pour le théâtre. On n’a jamais mené aussi loin l’expérimentation sur l’excès des passions dans ce terrible livre. La cruauté entre les êtres  est poussée à bout, chauffée à blanc comme dans les plus grandes tragédies. Porter L’Imposture à la scène est un défi que je me lançais à moi-même, ainsi qu’à quelques-uns des plus grands, des plus profonds comédiens d’aujourd’hui : comment incarner, donner à voir l’extraordinaire violence physique et morale de ses personnages ? Comment, d’un roman qui se passe dans les années vingt, dans un Paris maintenant disparu, qui se déroule dans des lieux formidablement divers, tirer l’essence et porter une action foisonnante sur l’espace simple et unique du théâtre ? Cela revenait pour moi à interroger encore et toujours la force émotionnelle des moyens du théâtre, de la mise en scène et du jeu de l’acteur.

L’intérêt que je porte à ce livre depuis plus de vingt ans – c’est d’ailleurs Pascal Bonitzer, qui a signé avec Gérard Wajcman l’adaptation théâtrale, qui me l’a fait connaître –  ne concerne ni la France religieuse, ni les problèmes religieux, ni les prêtres, mais la question de savoir jusqu’où peuvent aller la haine de soi, l’angoisse et la solitude qui en résultent. Il s’agit de démêler le vrai du faux dans l’extraordinaire théâtre de chacun. C’est une tâche infinie. Que les personnages principaux, Cénabre et Chevance, soient des prêtres, cela ne fait que poser la question de façon plus violente, car ils sont les garants d’une certaine vérité. La question de l’imposture est une expérience universelle : elle est à la portée de tout le monde.

L’imposture de Cénabre a deux moments distincts. Dans un premier temps, Cénabre s’aperçoit qu’il ne croit plus et, ce faisant, qu’il n’a jamais cru, que tout était faux, depuis le début, depuis l’enfance. Et ce début, il n‘arrive pas à le repérer, ce qui le conduit au désespoir, au suicide. Dans un second temps, il décide de continuer, car il ne peut se supporter en renégat : les défroqués, pense-t-il, traînent après eux une dépouille dont ils ne peuvent jamais se débarrasser. Il choisit cette fois délibérément son mensonge. Ce second moment est accompli par défi, par un surcroît d’orgueil, il est certain que personne ne pourra apercevoir la différence : il espère jouir ainsi pleinement de son imposture, ne rien changer à sa vie.

Le malheur, ou plutôt le bonheur veut qu’il ait un témoin, l’abbé Chevance, un vieux prêtre bouleversant qui va donner sa vie pour tenter de le sauver. Cénabre mesure bientôt que l’existence de Chevance, parce qu’il est l’unique détenteur de son secret, est le seul obstacle à l’accomplissement, c’est-à-dire à l’effacement de son imposture. Par ailleurs, et malgré lui, sa vie change, imperceptiblement, il retrouve quelque chose de son corps, qui lui fait horreur, il craque de toutes parts, il ne peut résister à une déchéance inexorable. L’une des plus grandes scènes est sa rencontre avec un clochard, qui a perdu toute identité ; c’est lui-même que Cénabre rencontre sous la forme d’une énigme lamentable, impossible à déchiffrer.

L’imposture de Cénabre entraîne, comme en un cauchemar, le dévoilement du monde d’imposteurs qui gravitent autour de lui, et dont le bavardage atroce, les paroles mensongères engendrent le suicide ou le meurtre. L’imposture autorise le pire dans le monde, c’est ce que n’a cessé de clamer, dans le bruit et la fureur, Georges Bernanos, dénonçant inlassablement les grandes impostures du XXe siècle.

Mise en scène de Brigitte Jaques

Assistante : Catherine Aguiraud

 

Décors et costumes d’Emmanuel Peduzzi

Lumières d’André Diot

Musique de Marc-Olivier Dupin

Maquillages, coiffures de Reiko Kruk

et Dominique Colladant

 Avec :

L’abbé Cénabre : Philippe Clévenot

L’abbé Chevance : Michel Robin

Pernichon : Francis Frappat

Guérou : Raymond Jourdan

Mgr. Espelette : Jean Martin

Catani : Jacques Destoop

Vicomte Lavoine de Duras : Emmanuel Pierson

Jérôme : Jean-Claude Perrin

Jules : Pierre Baillot

Framboise : Bernard Ballet

M. de Clergerie : Emmanuel Pierson

Chantal de Clergerie : Muriel Piquart

Un agent de police, le médecin : Jean-Claude Perrin

Le concierge de Chevance : Pierre Baillot

La fille, l’enfant de chœur : Muriel Piquart

 

Brigite Jaques a remonté L’Impostura, même pièce traduite en italien par Luigi Lunari, du 21 au 27 juillet 1989, à la 43ème Festa del Teatro a San Miniato

 

CÉNABRE à PERNICHON

En vous écoutant, déjà, bien des fois, à cette même place, j’avais ces mots sur les lèvres : vous croyez-vous donc vivant ?

PERNICHON

Je ne pense pas qu’un véritable zèle apostolique s’exprime avec cette sorte de haine.

du
2 Mars 1989
au
1er Avril 1989
au Théâtre de la Ville