L’Éveil du Printemps

Comment les enfants viennent au monde ? C’est sûrement la question que se posent les enfants de L’Éveil du Printemps. « J’ai commencé à écrire sans aucun plan, avec l’intention d’écrire ce qui m’amusait, note Wedekind en 1911. Ce plan s’établit après la troisième scène et combina des expériences personnelles et celles de mes camarades d’école. Presque chaque scène correspond à un événement réel. Même les mots : “Le petit n’était pas de moi” (Réplique du père Stiefel à l’enterrement de son fils Moritz qui s’est suicidé, acte III, scène 2.), qu’on m’a reprochés comme une grossière exagération, ont été lâchés dans la réalité. »

1891. Wedekind a vingt-six ans. Dix ans le séparent des adolescents qu’il évoque ; une dizaine d’années sépare aussi les interprètes des personnages qu’ils joueront. Sept acteurs se chargent de toute la pièce, sept Wedekind investis par l’écrivain de ses fantasmes d’adolescent. Tous les personnages sont écrits du point de vue des enfants : ils se forgent des adultes à la mesure de leurs terreurs, c’est pourquoi ils se chargent de les jouer. Mais ils ont aussi leurs propres illusions et se jouent donc aussi eux-mêmes… Tour à tour  objets et sujets de leurs fantasmes, ils sont dans le déroulement de la pièce tour à tour spectateurs et acteurs ; leurs attributions peuvent permuter selon la fonction qui leur est assignée dans chaque scène.

Quatre petites filles sont les objets du désir des garçons et de leurs tabous. Elles sont l’énigme dont les adultes refusent la clé. Constituées par leurs mères en fétiches, elles sont entièrement déterminées par les petites robes, et révèlent leurs secrets. Ainsi, par la description minutieuse de ces accessoires, une mère prépare-t-elle inconsciemment sa fille à son viol prochain : « Tu sais maintenant quelles épreuves t’attendent ! »

Excepté la dernière, les scènes dans le désordre de leur surgissement s’articulent en un lieu unique qu’on appellera « la scène du rêve » ou « le théâtre intérieur », matérialisation de l’espace mental où s’écrit la pièce, espace commun à l’écrivain, aux acteurs, aux spectateurs, monde intermédiaire placé entre l’hallucination du désir impossible à satisfaire et la réalité qui le contredit – lieu de l’imaginaire entièrement clos et sans limite.

Un mur noir et brillant construit haut et large au bord du plateau. Au milieu, un trou, qui se prolonge en un long couloir sombre. Au creux de ce trou d’ombre s’illumine la « scène du rêve ». Elle ne débouche sur aucun ailleurs, aucun arrière-monde. Pas d’ « entrée » ou de « sortie » des personnages, mais apparition et disparition des acteurs. Aucun caractère de réalité. La seule vérité est le fantasme.

Une passerelle barre diagonalement la scène ; on n’en voit pas les points d’attache. S’y jouent les scènes les plus risquées » : viol, meurtre symbolique des femmes, etc. Parfois, un tapis de la taille d’un drap, comme découpé dans les Nymphéas de Monet, univers des petites filles : tout le printemps de leur éveil y est concentré.

L’écriture de Wedekind, analogue à celle des rêves pour plusieurs scènes, le sentiment que les personnages sont parlés par un autre, la vision caricaturale du mode adulte, les petites filles qui ne semblent exister que pour les garçons, tout cela fait apparaître L’Éveil du Printemps comme à mi-chemin entre le souvenir délabré et la fantasmagorie pure.

Avec la dernière scène, le théâtre commence. De la scène tout intérieure du fantasme, Wedekind nous expulse vers la scène tout extérieure du fantastique.

Du long couloir sombre propice aux rêves, aux souvenirs, un homme masqué fait le lieu de sa comédie. D’un coup de baguette, il transforme les deux pauvres héros de la pièce en histrions mal lavés, et c’est alors (effet d’après-coup) qu’on s’aperçoit qu’il n’est lui-même qu’un clown de semblant, à masque de femme peut-être. (Brigitte Jaques jouait en effet l’Homme masqué dans sa mise en scène.)

Wedekind : « Nous ignorons le masque du comédien, et voyons le poète mettre le sien dans la nuit. »

L’Éveil du Printemps, « tragédie enfantine » de Frank Wedekind

Traduction de François Regnault

créée le 25 octobre 1974 au Théâtre Récamier (Festival d’Automne à Paris, direction Michel Guy) :

Mise en scène de Brigitte Jaques

Décors et costumes  de Legavre-Stoppani

Éclairages de Denys Clerval

Sept acteurs jouent tous les rôles, les « enfants » jouant les « parents » :

Wendla Bergmann : Jany Gastaldi

Moritz Stiefel : Jean-Baptiste Malartre

Melchior Gabor, qui jouait Mme Bergmann 1 et Mme Gabor 3 : Philippe Clévenot

Jeannot Rilow, qui jouait Mme Gabor 1 et M. Gabor : Jean-Louis Wolff

Ilse, qui jouait l’Homme masqué, Théa et Mme Gabor 2 : Brigitte Jaques

Martha Bessel, et Mme Bergmann 2 et 3 : Colette Fellous

Ernst Röbel : Charles Brandon

Cette traduction de L’Éveil du Printemps a été publiée dans la collection « Le manteau d’Arlequin/ Théâtre français du monde entier », nrf Gallimard, 1974, avec une Préface de Jacques Lacan (reprise dans Autres Écrits, Seuil, 2001) et une intervention de Freud sur la pièce de Wedekind à la « Société psychologique du mercredi » à Vienne, en 1907, traduite par Jacques-Alain Miller.

Elle a été reprise et remaniée dans Frank Wedekind, Théâtre complet, tome I, Éditions théâtrales/ Maison d’Antoine Vitez, 1995.

Voir aussi : À propos de « l’éveil du printemps », choix de textes de François Regnault, avec des poèmes de Wedekind et des illustrations, édité par le Festival d’Automne, Christian Bourgois éditeur, 1974.