Dom Juan

Dom Juan

de Molière

du 3 au 21 novembre 1998

Comédie de Genève

(Direction Claude Stratz)

Mise en scène de Brigitte Jaques

 

Dom Juan, un destin singulier

 

Dom Juan est une pièce à part dans l’œuvre de Molière, qui a connu un destin singulier.

Dès la première representation, qui eut lieu le 15 février 1665, elle fut censurée : une scène entière fur retirée, des phrases coupées, d’autres remaniées pour atténuer la violence du propos de Molière ; et malgré un succès public incontestable, la pièce disparut de la scène après seulement quelques représentations. Sa publication même n’eut pas lieu. C’est en 1682, soit neuf ans après la mort de Molière, que la pièce paraît dans une version fortement censurée. Un an plus tard, en 1683, un éditeur hollandais fait paraître à Amsterdam, en français, une version plus authentique de la pièce, où des scènes et des passages entiers sont rétablis. D’où tenait-il cette version ? Nul ne le sait encore aujourd’hui.

Malgré cela, la version dite d’Amsterdam ne sera utilisée sur une scène française qu’en 1841, tandis que l’adaptation infidèle et versifiée de Thomas Corneille, considérablement affadie, sera représentée comme la véritable pièce de Molière. En réalité, il faut attendre l’extraordinaire mise en scène de Louis Jouvet en 1947 pour en mesurer la grandeur métaphysique, et quelques années pus tard, en 1953, une « lecture archéologique » de Jean Vilar, qui feront véritablement de Dom Juan une pièce du XXe siècle.

En effet, la pièce s’est imposée depuis comme si sa forme libre – diversité des lieux géographiques et des milieux sociaux traversés, démultiplication de l’action et du temps – et sa prose claire, rencontraient avec évidence l’esthétique contemporaine, mais surtout parce que les thèmes abordés semblent correspondre aux questionnements et aux expérimentations propres à notre temps : recherche et apologie du plaisir, vérification de la différence entre le plaisir et l’amour, défense d‘une éthique de la liberté face à l’ordre moral, vision traditionnelle du monde qui s’oppose douloureusement à l’obscurantisme religieux, mais aussi quête, par-delà le bien et le mal, de l’absolu.

 

Frappée par la ligne singulièrement moderne du Dom Juan de Molière, je me demande si la correspondance que j’aperçois « fixiblement », comme dit Pierrot, avec notre siècle ouvert à tant de questionnements, ne tient pas aussi à ce que Molière présente dans cette œuvre  un état de la société du XVIIe siècle où de profondes métamorphoses s’amorcent qui opèrent dans la douleur la sortie du monde médiéval vers le monde de la science moderne.

Avec Dom Juan, nous passons de la lumière du Ciel – qui nous parvient encore comme d’une étoile morte –  aux lumières de la raison qui vont éclairer le monde à venir. Mais ce passage – sous la forme d’un désir forcené de savoir – s’accomplit mystérieusement dans le scandale et la provocation. La censure et l’interdiction de Dom Juan qui ont pesé finalement jusqu’à notre époque est équivalente à la condamnation de Galilée par l’Église en 1633, parce que le doute de Dom Juan à l’endroit des valeurs qui fondent l’édifice moral et religieux, politique donc, d’une société encore dominée par la philosophie et la théologie du Moyen Âge, ébranle le monde.

La radicalité du jeune homme et sa résistance héroïque devant les menaces de mort et les continuels avertissements célestes, est exemplaire. Elle semble impossible ; de même son châtiment.

Je dis le jeune homme, parce que la jeunesse de Dom Juan, soulignée par Molière/ Sganarelle dès la première scène, est une donnée essentielle de la pièce. Jeunesse révoltée contre le monde mortifère et conservateur des pères, jeunesse qui fait advenir éternellement un monde nouveau, ou plutôt des mondes nouveaux, éternel renouveau du désir et de la connaissance.

Lais la jeunesse de Dom Juan, si délicieusement jubilatoire, n’est pas une jeunesse étourdie, imbécile : elle est nourrie des études de la science et de la philosophie moderne, de Galilée et de Descartes. Ce que lui reproche Sganarelle, c’est d’avoir étudié et ouvert son esprit au monde infini du « deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit », tandis que lui-même reste attaché à un monde où la religiosité s’accommode de tout – « Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal », conseille-t-il à un pauvre ermite tenté de blasphémer – un monde où le Ciel et le Loup-garou, Dieu et le Moine Bourru dansent  une obscure sarabande, un monde de prodiges où il reconnaît le pas des spectres.

 

La dispute de Sganarelle et de Dom Juan, c’est celle du vieux monde qui n’en finit pas de mourir, tandis que l’autre n’en finit pas de s’engendrer. Et l’un ne peut se passer de l’autre.

 

Brigitte Jaques

Dom Juan

de Molière

du 3 au 21 novembre 1998

Comédie de Genève

(Direction Claude Stratz)

Mise en scène de Brigitte Jaques

Décor de Jean Haas

Lumières de Philippe Collet

Musique de Marc-Olivier Dupin

Costumes de Pierre Albert

Réalisation des costumes Costumezza – Nicole Escoffier

Assistant à la mise en scène: Pascal Bekkar

Collaboration artistique: Jacqueline Lichtenstein, François Regnault

Maquillages et coiffures: Katrine Zingg

Statues du Commandeur : Jacques Bourgoin

Régie générale: Thomas Hempler

 

Avec

Dom Juan: Redjep Mitrovitsa

Sganarelle: Bruno Sermonne

Elvire: Caroline Gasser (Genève), puis Anne Caillère.

Dom Louis: Marcel Robert (Genève), puis Jean-Louis Richard (Paris)

Pierrot, Le Pauvre , le Commandeur: Vincent Bonillo

Charlotte : Dominique Gubser

Mathurine, la Violette : Sarah Marcuse (Genève), puis Julie Recoing

Gusman, La Ramée: Pascal Bekkar

Dom Carlos, Ragotin : Fred Landenberg

 

Dom Alonse, Monsieur Dimanche: François Nadin

Coproduction de la Compagnie de Genève et de la Compagnie Pandora

Le spectacle a été repris au Théâtre de Suresnes Jean Vilar (Directeur Olivier Meyer) les 27 et 28 novembre 1998, au Théâtre de la Manufacture, CDN de Lorraine (Directeur: Charles Tordjman) du 8 au 17 janvier 1999,

à la Maison des arts André Malraux de Créteil du 21 au 30 janvier 1999, puis à Maubeuge, Foix et Toulouse.

 

Au Théâtre National de l’Odéon, à Paris, du 19 avril au 27 mai 2000.