Britannicus

Britannicus ou l’envers du décor

Bien qu’on y parle constamment du pouvoir de l’Empereur, qu’on y évoque à plusieurs reprises la pompe éblouissante de la cour, jamais Racine ne nous les fait voir dans leur plein éclat. Au contraire, tout se déroule dans un lieu unique et secret, mental et concret, clos et ouvert, l’antichambre qui conduit à l’appartement personnel de l’Empereur. On peut y accéder de l’extérieur comme de l’intérieur du palais, mais peu de gens y sont admis : la famille, les intimes, amis et conseillers – le premier cercle en somme.

Ce lieu où s’échangent les confidences les plus intimes, jusqu’à l’impudeur, où s’accomplissent également des actions « monstrueuses », ne figure pas tant les coulisses du pouvoir – ce serait trop banal – que l’envers du décor. Ce qui intéresse Racine et le rend si singulier, ce n’est pas l’histoire romaine, ou l’histoire de la cour de Louis XIV, mais l’« histoire inconnue, énigmatique, des âmes et des corps. Derrière le décorum du pouvoir, la vérité au travail. Le théâtre de Britannicus n’est pas tant le lieu des complots et des trahisons que le laboratoire très secret, très sombre, où se révèlent et se vivent les désirs douloureux et contradictoires, où l’amour et la haine s’exaspèrent jusqu’à devenir indistincts, où l’on comprend que nul n’est maître du jeu. Et surtout pas Néron : le maître du monde est un jeune homme seul, qui a peur et qui ne se connaît pas ; un monstre dormait, il aurait pu ne jamais s’éveiller. Le réveil a lieu avec Junie ; le monstre – la chose, l’alien – naît en même temps que l’amour pour une femme en position de victime. Le monstre grandit en lui, à mesure qu’elle se dérobe à son désir, à mesure aussi que Néron tente de s’arracher à l’amour « tentaculaire » de sa mère.  Le combat qui s’engage entre Agrippine et Néron, ces deux monstres, est donc moins un combat pour le pouvoir que celui de l’amour et de la haine. Mais l’amour et la haine sont les instruments du pouvoir dans Britannicus. Jamais on n’a été si loin dans la mise en scène de ce qui lie une mère et son fils. Ce n’est pas le pouvoir politique que les personnages désirent, c’est le pouvoir sur l’autre, je veux dire sur le même, le pouvoir de persécution, d’avilissement, d’anéantissement. C’est cela qui les conduit au pire. C’est la rencontre terrifiante et pitoyable du pouvoir illimité (ce sont les maîtres du monde) et de la perversion qui crée une telle sidération, une telle angoisse dans la pièce la plus noire de Racine.

À la création, ses contemporains  ont eu le plus grand mal à la supporter. Où était passé le sublime ? Les siècles ont passé et la question reste toujours aussi brûlante. Britannicus est l’occasion pour Racine d’une méditation sur la Mal. Il s’agit de mettre l’intérieur à l’extérieur, l’intime à nu.

Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Collaboration artistique François Regnault

Décor et costumes d’Emmanuel Peduzzi

Lumières de Jean Kalman

Musique originale de Marc-Olivier Dupin

Maquillages de Catherine Saint-Sever

Assistant à la mise en scène Pascal Bekkar

Assistante au décor et aux costumes Nathalie Chignardet

Avec la participation du Jeune Théâtre National

Avec :

Agrippine : Dominique Constanza

Narcisse : Jean-Baptiste Malartre

Néron : Alexandre Pavloff

Burrhus : Roger Mollien

Junie : Rachida Brakni (2005 : Margot Faure)

Britannicus : Marc Voisin

Albine : Camille Panonacle, JTN (2005 : Sophie Daull)

Nuit transfigurée

Néron décrit à Narcisse sa vision nocturne de Junie qu’il vient de faire enlever. Néron rencontre son fantasme, le monstre naît, stupéfiant et mortel. Il ne demande que deux heures pour aller jusqu’au crime. Le surgissement du désir amoureux comme désir d’anéantissement de soi comme de l’autre.

La vierge et la putain

Racine travaille exactement à l’endroit de la mutation. On voit l’accouchement du monstre. Il a surgi au cours d’une révélation sexuelle. Au cours de la nuit, Néron a vu Junie : vierge en larmes, presque nue, entourée de féroces soldats ; et cette vision fulgurante s’est substituée à l’image toute puissante de sa mère, Agrippine, la putain de l’Empire.

Néron pour Junie 

Un amour de prédation. La Belle et la Bête. Résistance héroïque, comme infracassable de Junie. Lui, bouleversant d’amour et d’impuissance. « Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j’envie. »

Agrippine 1

La pièce débute à l’aube. Agrippine n’a pas dormi. Albine la découvre devant la porte de Néron, prostrée, dans une situation de déréliction totale, misérable, seule. Un complet dénuement, dans l’état de manque de son fils. Une star vieillissante, la Gloria Swanson de Sunset Boulevard. Belle encore mais marquée : une vie entière consacrée au calcul et à la séduction. Une violence folle dans la douceur.

Agrippine 2

Figure déreglée, imprudente, imaîtrisable. Mélange de douleur et de haine, de projets insensés et de démarches imprudentes. Un rôle fait d’impulsions et de mouvements instinctifs. Qui peut contenir ce déferlement de désir et d’insatisfaction ? Comment ne pas l’aimer ? Comment ne pas la haïr ? C’est elle que tue Néron à travers Britannicus. Elle le comprend trop bien.

Danse de mort

Entre Agrippine et Néron (entre Constanza et Pavloff) une chorégraphie passionnelle qui met à jour le couple attaché à mort : la femme vieillie, toute puissante et le très jeune homme fragile et apparemment innocent. C’est le couple racinien par excellence : Phèdre et Hippolyte, Roxane et Bajazet, Athalie et Joas.

L’inceste

Selon Tacite, selon Suétone, inceste consommé entre Agrippine et Néron  ; Suétone évoque des taches de sperme sur la robe de Néron, suite à ses rendez-vous avec sa mère. Tacite décrit le viol commis par Néron sur la personne de Britannicus juste avant de le tuer. Pour le souiller. Racine lit Tacite assidûment. Me frappe la jubilation morbide avec laquelle Agrippine retrace à Néron ses crimes et ses coucheries. L’obscénité d’Agrippine  : haine et fascination pour la sexualité, chez Racine.

Papa, Maman

La lignée abominable, la crainte de l’hérédité : Agrippine, la méchante Maman, et Burrhus, le bon Papa, redoutent l’hérédité de « leur » enfant  :

    « Enfin, Burrhus, Néron découvre son génie.

    Cette férocité que tu croyais fléchir

    De tes faibles liens est prête à s’affranchir… »,

Burrhus, essaie de la contenir ; Agrippine, elle, craint d’être emportée ; pourvu que Néron la vive avec elle et non contre elle. « Agrippine’s baby », comme le film Rose Mary’s baby. Hainamoration (comme Lacan l’écrit), de Néron et de sa mère.

Néron et Britannicus 

Le meurtre du frère. Abel et Caïn. Romulus et Rémus, le premier crime sur lequel Rome s’est bâtie.

Rome

Dans Britannicus, rencontre du XVIIe siècle avec Rome, du monde chrétien avec le monde païen, où, notamment le divorce était possible. Une Rome effrayante se donne à voir, qui va à l’encontre de toutes les lois divines et humaines qui ont cours au XVIIe siècle. Fascination certaine du spectateur de l’époque pour des mœurs scandaleuses. Le théâtre de ce temps-là égale le cinéma d’aujourd’hui.

L’exemple unique

J’aime beaucoup cette remarque de Paul Bénichou dans Morales du grand siècle : « La violence pessimiste des peintures du cœur chez Racine inspirée du nihilisme janséniste n’a pas eu d’imitateurs. Racine est un exemple unique, comme Pascal ». Et encore : « A peine compris, vite rejeté, le XVIIIème siècle n’admire en Racine que le souci du naturel, l’habile observation de la vérité, la logique du drame, l’élégance du style, toutes choses qui sans le reste ne sont que la survivance du genre». En effet, tous les manuels scolaires entonnent cette antienne lénifiante, admirant la musique racinienne pour mieux dissimuler ce qu’il a d’unique et de dérangeant ; ou bien encore le replacent dans l’ensemble du théâtre du XVIIème pour mieux faire oublier sa dimension d’événement, son exception.

La Rochefoucault, maxime 72

« Si l’on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. » 

Paul Bénichou encore

« Racine a rompu la tradition en introduisant dans la tragédie un amour violent et meurtrier contraire en tous points aux habitudes courtoises. »

Narcisse

Jean-Baptiste Malartre l’aura interprété deux fois : jeune, avec Antoine Vitez à Chaillot, aujourd’hui avec moi. Admirable de méchanceté. Sa passion évidente pour Néron –on sait qu’il l’entraîne dans les bordels avec d’autres camarades-. Tous se méfient de lui, sauf Britannicus bien sûr. Britannicus l’ennuie : « Vous plaindrez-vous toujours ? ». Néron l’exalte. Sans doute a-t-il une revanche à prendre sur les Maîtres, lui qui est né esclave. Il s’agit de corrompre le pouvoir pour l’entraîner vers l’abîme.

Burrhus

Néron déchiré entre Burrhus, le père sévère, et Narcisse, le père corrupteur. Néron les aime tous les deux. Tous les deux aiment Néron à leur façon. L’un pour le faire ressembler à Auguste, fondateur de l’Empire et continuateur de la République (à qui Burrhus prète toutes les vertus) ; l’autre, pour imposer la tyrannie aux romains.

« Au joug depuis longtemps ils se sont façonnés

 Ils adorent la main qui les tient enchaînés. » Néron voit le bien et suit le mal, malgré lui. 

L’espace et le temps 

Rien ne doit faire obstacle à l’écoute de la violence à l’œuvre dans la pièce. Selon un parti pris minimaliste, il s’agit de sortir du piège historique  : ni Rome, ni le XVIIe siècle, ni la modernisation, au sens d’allusion au monde politique contemporain ne me semblent souhaitables. Un décor nu, carcéral – qui garde une certaine somptuosité. Entre le hangar et le palais. Les costumes eux aussi minimalistes. Comme chez Pina Bausch par exemple. Racine se tient constamment au bord du gouffre d’où va surgir le monstre, l’alien. J’ai eu envie de mettre l’intérieur à l’extérieur : montrer le monstre, l’innommable. Quelque chose dans cet espace nu se meut, menaçant, qui pourrait évoquer une installation moderne.

du
17 Mai 2005
au
30 Juin 2005
au Théâtre du Vieux Colombier