Angels in America

Quand j’ai découvert, 1993 – grâce à Nicholas Wright, l’auteur de Mme Klein que je venais de monter à Aubervilliers – Tony Kushner n’était connu qu’aux États-Unis et à Londres.

Grâce à Bernard-Faivre d’Arcier et à Philippe Van Kessel, j’ai pu créer la première partie d’Angels in America («Le Millénaire approche ») au Festival d’Avignon, dans le Cloître des Carmes, en juillet 1994, puis au Théâtre de la Communauté Française de Belgique à Bruxelles, en septembre-octobre, et l’ai présenté à Aubervilliers en novembre-décembre.

Grâce à Claude Stratz, j’ai pu créer la seconde partie (« Perestroïka ») à la Comédie de Genève, en avril 1996. Sans eux, ce grand projet n’aurait pu voir le jour. J’ai repris l’ensemble à Aubervilliers la même année. « Le Millénaire approche » et « Perestroïka » étaient joués en alternance, en semaine, « l’intégrale » –  plus de six heures de spectacle – étant présentée le samedi et le dimanche.

Le désir de mort. Angels in America est l’une des pièces les plus fortes que j’aie pu lire ces dernières années. L’auteur essaie de saisir l’éclat tragique de la fin de siècle aux USA, au milieu des années Reagan, de ce qu’il appelle « le melting-pot où rien ne se mêle. »

Il met en scène des homosexuels, des Juifs, des Noirs, des Mormons, une femme folle, des juges et des avocats, des sans-abri, et puis le sida, opérateur effrayant à travers lequel se révèle l’échec sexuel et politique de la gauche américaine.

Au centre de la pièce, comme une sorte de trou noir et suscitant son propre mouvement d’attraction et de répulsion, règne la figure du mal : l’infâme avocat Roy Cohn, qui fut l’un des bras droits de McCarthy, célèbre aux USA pour son activité criminelle, qui consista à veiller personnellement à la condamnation des Rosenberg.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, il régna sur le Tout New York, avocat d’Andy Warhol, ami de Reagan, animateur de fêtes nocturnes extravagantes ; il mourut du sida en 1986. Roy Cohn était juif et homosexuel.

À travers Roy Cohn, Tony Kushner interroge (avec un désespoir certain, un humour contondant) l’envers des communautés auxquelles il appartient et qu’il défend : comment un Roy Cohn, antisémite et homophobe, peut-il exister ?

À travers l’arrêt de mort que représente le sida et qui touche ses amis, ses personnages, les pires comme les meilleurs, Tony Kushner met en scène le désir de mort à l’œuvre en cette fin de siècle derrière l’apparente libération des mœurs : l’absence cruciale des pères, ou pire, leur remplacement par des mauvais pères, corrupteurs, séducteurs ou pervers tels McCarthy, Roy Cohn ou Reagan. Par voie de conséquence, ayant coupé les ponts avec les ascendants, ils ne peuvent plus transmettre que leur détresse, leur jouissance et la mort. Ils sont seuls, incapables de fonder un nouveau monde. C’est cette vision apocalyptique que vient soulager de temps à autre la voix tendre, sublime d’un ange, qui domine et organise toute la pièce.

Dans une scène de rencontre nocturne à Central Park, Tony Kushner ne cache pas que le risque du sida peut devenir dans ce contexte une fascination supplémentaire.

Si Tony Kushner choisit le kaléidoscope comme instrument de captation de l’univers, c’est pour mieux rendre compte de la déchirure du tissu social et familial. Il choisit la fragmentation des scènes dans lesquelles les personnages sont lancés comme des monades, des planètes qui se cognent et se fracassent les unes contres les autres, incapables de trouver le juste rapport, l’harmonie qui devrait régler leurs évolutions.

Dans Angels in America, le temps et l’espace s’étirent à volonté et Tony Kushner, avec une audace très rare, renoue avec ce théâtre d’illusions et d’apparitions du grand théâtre baroque espagnol. Ainsi ménage-t-il la confrontation de personnages qui appartiennent à deux histoires différentes et qui, logiquement, ne devraient pas se rencontrer ; mais l’état de choc dans lequel se trouvent ses personnages les rend parfois jumeaux : l’un pénètre par effraction dans le monde de l’autre, car ce dont chacun a besoin, seul l’autre, l’inconnu, peut le lui donner. À d’autres moments de la pièce, Tony Kushner met en scène en même temps deux scènes différentes, avec deux couples, et les répliques alternées de chacun se répondent tout d’un coup, sans que les couples sachent qu’ils sont saisis ensemble dans le regard du spectateur.

Tony Kushner use de la construction des scènes et des personnages comme Jackson Pollock fait de la peinture, en jetant sur les scène une giclée d’humanité, ou comme Charles Ives fait une musique dans laquelle on entend la rumeur des gratte-ciel et, au-delà, le silence glacé de l’Antarctique, le vent de la plaine de l’Utah. Ainsi, sur la scène nue, se matérialise le mouvement aléatoire des rencontres du melting pot impossible de l’Amérique. Avec, tout d’un coup, le brusque éclat sublime de l’Ange – annonciation énigmatique des temps futurs, d’une vie meilleure, ou simplement de la mort inéluctable.

Cet ange apparaît  à l’un des personnages atteints du sida en même temps que ses ancêtres morts de la peste, une première fois au Moyen Âge, puis une seconde fois au XVIIIe siècle à Londres. Mais ceux-ci eurent des enfants, tandis que lui, gay militant de cette fin du XXe siècle, est le dernier de sa lignée. Le dernier des Mohicans.

Angels in America Fantaisie gay sur des thèmes nationaux

traduction de Jacqueline Lichtenstein et Gérard Wajcman

Mise en scène de Brigitte Jaques

Décors et costumes d’Emmanuel Peduzzi

Lumières de Martine Staerk

Musique de Marc-Olivier Dupin

 Avec :

Prior Walter/ L’Homme dans le parc : André Baeyens

Roy Cohn : Jean-Yves Chatelais

Harper Amaty-Pitt : Marie-Armelle Deguy

Louis Ironson : Scali Delpeyrat

Rabbi Isidor Chemelwitz / Henry / Prior 2 : Patrick Donnay

Hannah Porter Pitt / Ethel Rosenberg : Maris-Ange Dutheil

Joe Pitt / L’Esquimau : Yves Lambrecht

Martin Heller/ Prior 1 : Mourad Mansouri

Belize/ Mr Lies (M. Bobards) : Patrick Rameau

L’Ange/ La Voix / Emily/ Sister Ella Chapter/ La Femme du Bronx : Catherine Salviat (de la Comédie-Française)

Servants de scène : Sophie Bourrel, Christophe Cazamance, Éric Chantelauze.

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Nouvelle mise en scène de la première partie : « Le Millénaire approche »  et création de la seconde partie :  « Perestroïka »

Mise en scène de Brigitte Jaques

Décor de Jean Haas

Musique de Marc-Olivier Dupin

Lumières de Philippe Collet

Maquillages de Reiko Kruk

 

Première partie, « Le Millénaire approche » :

Prior Walter/ L’Homme dans le parc : Francis Frappat

Roy Cohn : Daniel Martin

Harper Amaty-Pitt : Marie-Armelle Deguy

Louis Ironson : François Loriquet

Rabbi Isidor Chemelwitz / Henry / Prior 1 / Martin Heller : Roland Sassi

Hannah Porter Pitt / Ethel Rosenberg : Jane Friedrich

Joe Pitt / L’Esquimau : Yves Lambrecht

 Belize/ Mr Lies (M. Bobards) : Patrick Rameau

L’Ange/ La Voix / Emily/ Sister Ella Chapter/ La Femme du Bronx : Franziska Kahl

 

Prior 2 : Michel Ruotolo

Servants de scène : Michel Ruotolo, Clémence Boué, Hervé Marongiu.

Seconde partie, « Perestroïka » :

Louis Ironson/ Sarah Ironson/ L'Ange Australia : Scali Delpeyrat (Genève), puis François Loriquet (Aubervilliers)

Prior Walter : Francis Frappat

Hannah Porter Pitt / Ethel Rosenberg/ L’Ange Asiatica : Jane Friedrich

Harper Pitt/ L’Ange Africani : Caroline Gasser (Genève), puis Marie-Armelle Deguy (Aubervilliers)

L’Ange / Emily / La Mère Mormon : Franzisca Kahl

Joseph Pitt (Joe)/ Le Père Mormon / L’Ange Europa / L’Esquimau : Pierre Lacan (Genève), puis Yves Lambrecht (Aubervilliers)

Roy Cohn / L’Ange Antarctica : Daniel Martin

Belize/ M. Bobards/ L’Ange Oceania :Océania :Patrick Rameau

Alexis Antédiluvialovitch Préchutianov / Le Rabbin Isidor Chemelwitz / Henry : Roland Sassi

Servants de scène : Michel Ruotolo, Aline Delaunay, Thomas Laubacher (Genève), puis Michel Ruotolo, Clémence Boué, Hervé Marongiu (Aubervilliers).

Note à propos de la mise en scène. Le style de la mise en scène est très minimaliste. Peu de décors, des changements de scène rapides (pas de noirs), utilisant aussi bien les acteurs que les techniciens. Les moments de magie – l’apparition de Mr. Lies (Monsieur Bobards) et des fantômes, l’hallucination du Livre et la fin – doivent être montrés comme des moments d’illusion, de merveilleux théâtral. On peut donc voir l’appareillage – et il est même bon qu’on le voie – mais cela ne doit pas empêcher la magie d’opérer.

Tony Kushner

 

La littérature américaine n’est-elle pas mineure par excellence, en tant que l’Amérique prétend fédérer les minorités les plus diverses, « Nation fourmillante de Nations ? » La littérature américaine a ce pouvoir exceptionnel de produire de écrivains qui peuvent raconter leurs souvenirs, mais comme ceux d’un peuple universel composé par les émigrés de tous les pays. Ce n’est pas un peuple appelé à dominer le monde. C’est un peuple mineur, éternellement mineur, pris dans un devenir révolutionnaire.  Gilles Deleuze (Critique et clinique)

Inclassable. Qu’on le veuille ou non, l’Amérique est un nom de l’Avenir. Alors, quand un jeune auteur new-yorkais écrit une très grande pièce qui parle de l’Amérique, traversée par la sida, le reaganisme moral, la naufrage du melting-pot et le reste, on n’est pas amené à s’inquiéter simplement pour le destin de la nation ; de l’image de l’Amérique que dessine Angels, surgit le visage anticipé de l’Avenir du Monde. De tout le monde. Sur notre petit globe dont nous sommes tous les citoyens, et qui entre en tournant un peu trop vite dans le nouveau millénaire.

Angels in America est une pièce qui ne ressemble à rien. Penchés sur une pièce nouvelle dont on pressent l’intérêt, nous ne nous sentons rassurés qu’une fois qu’on aura dit d’un air modeste et pénétré : « On dirait O’Neill égaré dans L’Illusion de Corneille ! » ou « C’est Shakespeare revisité par Brecht ! »

Il y a sans doute toute une bibliothèque savante dans cette pièce, beaucoup d’allusions littéraires, politiques, philosophiques. Il y a beaucoup de pensées élevées dans Angels in America et cette abondance noble nous désoriente un peu. Il y a de tout dans Angels in America.

Mais, heureusement, il y aussi n’importe quoi dans Angels in America. A côté de toutes ces choses dignes et élevées, il y en a encore beaucoup d’autres bien moins dignes et bien moins élevées. Des références émues à la comédie musicale – ce qui n’est pas le plus grave – , des allusions à des romans de gare, voire à des feuilletons télé – ce qui est bien pire. Et même, parfois, on y parle dans un style pas beaucoup plus reluisant que dans une rue du Bronx, les plaisanteries et les quiproquos sentent leur comique de boulevard à plein nez. Et je passe sur les allusions grasses, les réflexions crûment sexuelles, et sur les « fuck » et re-« fuck » qui rythment certains dialogues. Là, on est  loin des raffinements de la pensée et des références sublimes.

Il y a de tout et n’importe quoi dans Angels in America, d’Aristote à Jerry Lewis, de Shakespeare à All that jazz, du ciel à la merde, du drôle au triste, du fin au grossier, de l’amour à la trahison, de l’émotion au carnavalesque… Il y a du courage chez Tony Kushner, il n’a peur de rien, même de sembler  grossier ou idiot.  C’est le monde tel qu’il est qu’il a brassé dans sa pièce, sans en rien rejeter, sans juger. C’est pour ça qu’ Angels in America ne ressemble à rien et reste inclassable. Quel genre de théâtre est-ce là, où le haut et le bas se mélangent, se renversent et se confondent sans cesse ? C’est bien parce qu’elle est un tel bazar drolatique  que cette pièce hantée par la mort est une pièce incroyablement vivante. Angels in America, c’est peut-être la voix la plus vivante qu’on puisse entendre dans le théâtre d’aujourd’hui.

Gérard Wajcman.

du
10 Juillet 1994
au
1er Janvier 1970
au Festival d'Avignon - cloître des Carmes
du
27 Septembre 1994
au
19 Octobre 1994
au théâtre de la Communauté française de Belgique
du
4 Novembre 1994
au
31 Décembre 1994
au Théâtre de la Commune/Pandora
du
16 Avril 1996
au
1er Janvier 1970
à la Comédie de Genève
du
13 Novembre 1996
au
22 Novembre 1996
au Théâtre de la Commune/Pandora