DITES UNE PHRASE !

-    Que pensez-vous du théâtre dans la conjoncture actuelle ?

-       Bah ! Elle est en train de changer !

-       En bien ?

-       Forcément en mieux. On ne pouvait en rester là.

-       Mais la Culture ? Les subventions ? Les intermittents mêmes ?

-       Laissez à César ce qui est à César (même si César n’est que Caligula ou Vitellius), et rendez, sinon à Dieu, du moins au dieu du théâtre, ce qui est à lui.

-       Quel est le dieu du Théâtre ?

-       Selon les uns Thespis, mais passons. Selon les autre Shakespeare, admettons. Selon moi le Visiteur du soir qui arrive à pas de colombe. Voire en tonitruant.

-       Auriez-vous une idée à lui souffler, à ce Visiteur ?

-       Non. Aucune. Il trouvera bien sans moi. Mais pour l’acteur, oui, j’ai un conseil.

-       Ah bon ? L’acteur ? Quel conseil ?

-       Celui-ci : fais une phrase, dis la phrase, dis au moins une phrase !

-       Quoi ? Ils n’en disent plus ?

-       Non. Cela se perd. Et peu m’importe ce que je vois, je souffre que l’acteur détruise la langue, non parce qu’il murmure et qu’on ne l’entend pas, non parce qu’il gueule et qu’on se refuse à l’écouter, mais parce, même s’il idolâtre la langue, soit qu’il l’exalte (pédant), soit qu’il l’abaisse (télé), il vous drogue avec le mot. Sire le Mot ! Quelle erreur ! Et dans Shakespeare traduit, vous les entendez qui jouissent de chaque métaphore : comme c’est beau, hein ! comme c’est fort, hein !, comme c’est bien traduit ! comme c’est poétique ! Chaque mot dans son écrin, on se croirait chez Cartier, même en banlieue !

-       D’où la phrase ?

-       Bien sûr. La phrase. Je voudrais que les acteurs se disent une fois pour toutes qu’on parle avec des phrases (vers, prose, interjection, sentence, ordre, tirade, plainte, prière, peu importe), mais qu’il n’y a que la phrase qui signifie, là où le mot ne dit… rien que lui. Autant réciter un dictionnaire. Aristote – encore lui – disait bien que les mots « sans liaison » n’étaient rien sans le verbe, le rèma.

-       Comme la musique, qui n’est rien sans la liaison, sans la pulsation.

-       Oui. Foin donc de l’acteur qui me croit un client à une vente aux enchères de mots, rares ou chers, pour les exposer ensuite dans ma collection privée. Alors que dans « Bateau ivre » de Rimbaud, où les mots sont si nombreux et aussi si rares, si chers et si rutilants, c’est la syntaxe que je préfère :

« Je courus… Je sais… J’ai vu… j’ai rêvé… OR MOI, Moi… qui… qui… moi… Moi qui… Je regrette. Est-ce ? … Mais, vrai… Ô ! O! ».