CEUX QUI SAVENT

J’entendais hier soir converser deux spectateurs dont l’un commentait le Tartuffe mis en scène par Luc Bondy. L’autre ne l’avait pas vu, et moi non plus, aussi bien n’est-ce pas de cela que je veux parler. En tout cas, disait le premier, avec une assurance professionnelle, une chose est sûre, c’est Orgon le personnage principal de la pièce. Et l’autre d’acquiescer : « Je l’ai toujours pensé, et d’ailleurs c’est Orgon que jouait Molière ! »

Je me dis qu’à propos du théâtre, cet argument revient souvent, parce qu’on rejoue les pièces avec de nouveaux acteurs. Tandis que si vous dites d’un film : attention, dans Autant en emporte le vent, ce n’est pas Vivien Leigh, c’est Olivia de Havilland, le personnage important, cela ne changera rien au film tel qu’il est, à moins que vous n’en fassiez un remake, ce qui est peu probable.

Je me suis demandé alors : dira-t-on que c’est Sganarelle le personnage important, et non Dom Juan, sous prétexte que Molière jouait Sganarelle ? On prétend souvent que le titre fait autorité. Voire ! évidemment, le fou principal donne le ton à la pièce : Le Misanthrope, L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire. Mais que faire alors de L’Ecole des femmes ? Des Femmes savantes ? Et d’Amphitryon, où Molière jouait Sosie ? Et de La Princesse d’Elide (Molière jouait Moron, et rencontrait un ours), à moins de dire que c’est l’Ours, le personnage principal !

Plus généralement, on vous rappelle que Shylock, le Juif, ce n’est pas lui le Marchand de Venise. Mais qui pourra bien dire : attention, ce n’est pas Hamlet, le personnage principal de la pièce qui porte son nom, c’est le Fantôme ? D’ailleurs une légende assez bien attestée (comme me l’a confirmée mon ami Jean-Michel Déprats) veut que ce fût Shakespeare qui jouât le Ghost !

Ce qui m’agace, c’est la suffisance de ceux qui savent : di color che sanno, comme dit Dante, qui fait d’Aristote leur maître [Enfer, IV, 131] N’est-ce pas ironique ? Ils croient qu’ils savent parce qu’ils sont aristotéliciens !

Je prétends, moi qui n’en sais pas trop, que c’est Tartuffe qui est bel et bien le personnage principal, il est la cause même de la pièce, parce qu’il introduit le désastre dans la famille, il semble en tenir tous les fils, en perturber toute l’économie, et que le Mal, auquel il adhère ou qu’il incarne, commande l’ensemble des péripéties. Il est la cause du désir de tous, d’amour comme de haine, comme Dom Juan d’ailleurs. C’est ce dont, ayant assisté aux deux mises  en scène par Brigitte Jaques-Wajeman de Dom Juan (avec Redjep Mitrovitsa) et de Tartuffe (et avec Thibault Perrenoud), je me suis aisément convaincu.

C’est qu’en outre, comme nous n’avons pas conservé les fonctions grecques du protagoniste et du deutéragoniste entre lesquelles se répartissaient les acteurs (non pas les personnages), lorsqu’ils furent deux, à partir d’Eschyle – avant qu’ils ne fussent trois, grâce à Sophocle, si l’on en croit Aristote (Poétique, chapitre 4) –  nous devons à présent, du moins en Occident, nous retourner vers la pièce de théâtre, et non vers sa distribution, pour décider de la question du personnage principal, si elle se pose.

J’ai envie d’introduire ici, comme critère, la fonction lacanienne du désir de l’Autre. « Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre ». [Lacan, Écrits, voir l’Index raisonné] Or, demandez-vous qui, dans une pièce de Molière, par exemple, incarne le mieux le désir de l’Autre ? Ainsi Harpagon, courtisant la femme qu’aime son fils, usurpe horriblement le désir de l’Autre. Ainsi Dom Juan, comme le soutenait  Brigitte Jaques-Wajeman, incarne le désir de tous les autres, jusques et y compris celui de Monsieur Dimanche, qui quitte la scène payé de mots, mais irradié de reconnaissance. Dom Juan comme désir des autres…

Tartuffe prétend situer le désir de l’Autre à une place mortelle, celle de Dieu, dont il se fait l’imposteur (ce qui veut dire qu’il se met comme à la place de Dieu, pour légiférer sur les âmes), et il ne faut pas moins que le Roi pour l’en faire déchoir.

Et Alceste, de même, dont la folie cantonne par exemple Célimène dans une volonté de soumission et d’anéantissement dont, elle aussi, à la fin, heureusement se déprend, lorsqu’il lui dit, à propos de son amour (ce trait est mis en relief par Lacan, « Propos sur la causalité psychique », dans les Écrits) :

« Il va jusqu’à former des souhaits contre vous
Oui, je voudrais  qu’aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite en un sort misérable…»

Ce qui confirme Freud (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ») en feignant de le contredire : ravaler l’objet aimé pour pouvoir le grandir ensuite et s’en faire le sauveur, comme ceux qui désirent épouser plutôt une prostituée !

Et là-dessus survient le valet stupide d’Alceste, Dubois, comme si Dubois représentait, au moment de sa confusion, l’envers carnavalesque d’Alceste !

D’où je veux en déduire que « ceux qui savent » ne savent jamais rien du désir… de l’Autre !