C’EST UNE MOUETTE

« Elle se rappelait que la veille, après le thé, Grouzdev avait joué avec le caniche Maxime et ensuite avait raconté l’Histoire d’un caniche très intelligent qui avait poursuivi un corbeau dans la cour. Le corbeau s’était retourné vers lui en disant :

–  Coquin, va !

Sur quoi le caniche, qui ne savait pas qu’il avait affaire à un corbeau instruit, s’était senti très gêné et avait battu en retraite complètement consterné avant de se mettre à aboyer. »

Anton Tchékhov, « Après le théâtre ».*

Le hasard a voulu que je tombe sur cette anecdote lorsque j’eus pris connaissance de l’esquintage en  règle qu’un critique vient de produire sur La Mouette du même Tchékhov traduit par mon ami Clément Mercier et mis en scène par mon ami Thibault Perrenoud. (Ah ! ce sont vos amis et vous les défendez, vous devriez être mis en examen !) Le lecteur appliquera cette fable du caniche et du corbeau comme il l’entendra.

J’ai quelquefois traduit. Toujours avec une fidélité exemplaire, à toute épreuve. Sauf que je ne sais pas en quoi consiste cette fidélité exemplaire qui passerait toutes les épreuves. Et aussi parce que, si les poètes vérifient le Genus inritabile vatum d’Horace (« la race irritable des poètes »), la race des traducteurs l’est mille fois davantage, et plus encore ceux qui donnent des leçons de traduction. Le narcissisme de la petite différence, cher à Freud, les gratte et les démange à tout instant. Ils deviennent venimeux.

Aussi vais-je commencer par deux exemples, l’un chez Plaute, l’autre chez Tchékhov.

Dans le Pseudolus (« L’Imposteur »), il y a un leno (en latin : marchand d’esclaves, ou de femmes, entremetteur, pourvoyeur). Pierre Grimal traduit (Pléiade) :  « Le marchand de femmes », un autre, (Alfred Ernout, aux Belles-Lettres) traduit, si on peut dire :  le « léno » ! Florence Dupont, dans ses merveilleuses traductions (qui ne sont pas sans faire penser à celle de Mercier), traduit « le proxo », qui passe pour être l’argot des banlieues. La question est que vous, vous dites : le maquereau, le proxénète, ou le proxo, vous ne dites jamais « le marchand de femmes » (quelle pudeur !), et encore moins le leno, sauf  dans la salle des profs à un collègue latiniste. Bon.

Le dernier mot de La Cerisaie (je ne sais pas le russe, mais je pourrais pour briller vous trouver le mot en russe dans Google) que le vieux Fierce, resté seul dans ladite Cerisaie, se dit à lui-même, c’est, traduit par Elena Pavis-  Zahradnikova et Patrice Pavis : « espèce de bon à rien ! » (Le Livre de poche); par Génia Cannac et Georges Perros : « espèce d’empoté » (Folio classique) ; et moi j’adorais celle d’Elsa Triolet : « Vieux nicdouille (écrit aussi niquedouille), va ! ». Alors ?

J’admets que le Critique déteste la traduction Mercier, mais l’exercice qui consiste à vous montrer que chaque réplique est horrible est assez vain. C’est toujours mieux ailleurs, chez Vitez, et surtout en russe, n’est-ce pas, pour qui sait goûter cette belle langue !

Le Critique relève donc les premières répliques de la traduction et les compare avec celle de Vitez, et il croit qu’il suffit de les citer pour mettre immédiatement le lecteur de son côté.  Je vous le fais moi-même. Tenez :

Le vieux Sorine qui entre dit à Constantin : « Moi, mon ami, à la campagne, il y a quelque chose qui ne me convient pas et, de toute évidence, je ne m’habituerai jamais ici. » C’est la traduction d’Antoine Vitez. Selon Mercier, « cette réplique devient » : « Fait chier ! La campagne, mec, je sais pas : c’est pas ça. ». Ouf ! vous êtes aussitôt d’accord que c’est moche. Vous n’irez pas voir la pièce. Moi, je m’étonne seulement et je me demande où le traducteur veut en venir lorsqu’il procède ainsi. Rien n’est évident, et il ne suffit pas de le citer pour obtenir une réprobation supposée unanime. D’autant que vous ne savez pas s’il y a des niveaux de langue en russe. Après tout, il y a un traducteur émérite de Dostoïevski qui vous explique que cet auteur écrit mal en russe !

De même, entre Constant : « Mais oui ! On aime le théâtre. Bravo le théâtre ! Bien sûr. Mais il faut des formes nouvelles. Des formes nouvelles. Et sinon : rien. »

« Comme cela sonne mal ! » dit le Critique, qui ajoute ; « De retour à la maison, j’ouvre la traduction de Vitez » :

« SORINE : On ne peut pas se passer de théâtre.

CONSTANTIN TREPLEV : Il faut des formes nouvelles. De nouvelles formes, oui, et s’il n’y en a pas, mieux vaut rien du tout. »

J’avoue ne pas entendre en quoi la traduction, littérale sans doute de Vitez, est tellement plus relevée que la traduction de Mercier. Ni que « bravo le théâtre » se condamne de soi-même. Je m’interroge et m’angoisse sur mes goûts.

Dans sa mise en scène récente, Thomas Ostermeier avait bien davantage détourné, modernisé, actualisé tout le début de la pièce concernant le théâtre. Il s’était d’ailleurs attiré cette critique du Critique : « maladroite voire douteuse actualisation ». Mais bon, à la fin, il ajoutait, en fin connaisseur des Russes :  « c’est toujours Tchékhov qui gagne ». Merci pour lui. Comme cela est aisé à dire ! d’autant que le culte de Tchékhov est un tel tabou dans les milieux français de théâtre qu’il suscite la plupart du temps des réflexes conditionnés  (vive les auteurs qui ne déclenchent pas cette unanimité automatique digne de ce « style à la Vaucanson » relevé par Baudelaire) !

L’un de ces réflexes est d’ailleurs celui qui consiste à se gargariser de la nomination russe des personnages  (Irina Nikolaïevna, Konstantin Gavrilovitch, Boris Alexeïevitch,  etc.), qui réjouit les habitués et fait que bien des spectateurs ne s’y retrouvent pas. Aussi sais-je gré à Mercier d’avoir transposé les noms propres. Ce n’est nullement obligatoire, mais cela évite au spectateur ignorant de se croire l’invité d’un club d’initiés, les Tchékoviens. C’est un choix.

Choix aussi, la mise en scène de Thibault Perrenoud en quatre côtés qui permet une diffraction intelligente et intéressante de l’espace. Le Critique le reconnaît d’ailleurs lui-même, mais il ne juge pas utile de développer ce point, ce n’est après tout qu’une petite compagnie qu’il ne faut surtout pas encourager. On est là pour aboyer n’est-ce pas !** Alors qu’il m’a semblé que ces espaces, dont les dimensions et dont les distances entre les lieux sont toujours énigmatiques et originaux chez Tchékhov, trouvaient là une topologie adéquate et révélatrice (de quoi ? : des rapports entre les êtres aussi bien). J’avais relevé cet aspect dans Sur la grand-route, mis en scène naguère par Grüber, et je m’étais demandé si tout, chez Tchékhov, ne se trouvait pas constamment en mouvement : sur la grand-route. Une dramaturgie en mouvement qui subvertit radicalement l’espace scénique depuis peut-être même les origines du théâtre : un centre, la maison, qui est partout, et la circonférence, la propriété, le parc, la forêt, qui ne sont nulle part. Les Nouvelles de Tchékhov, où l’on parcourt tant de verstes, le confirmerait (le Critique, toujours petit malin, se réjouit que parfois les comédiens soient off : enfin il ne les voit plus, il les entend à peine ! Voilà bien après tout une réflexion digne de la critique théâtrale aujourd’hui, non-dupe, moutonnière et patibulaire. Heureusement, le théâtre se porte mieux qu’eux !).

Il me souvient de la protestation qu’un certain nombre de traducteurs professionnels avaient opposée à Heiner Müller traduisant Quai ouest, de Bernard-Marie Koltès. Je me réfère à Wikipédia citant la revue ‘Theater heute’ en 1986. D’un côté, le traducteur s’est vu reprocher ses incorrections : « les critiques se jettent alors sur le texte en disant : “Il ne sait même pas l’allemand ”   [Heiner Müller !] ; de l’autre, Bernard-Marie Koltès intervient dans Der Spiegel pour défendre l’entreprise : “ Je ne peux absolument pas juger cette traduction. Je ne parle pas l’allemand, mais je suis entièrement sûr de mon fait : cette fois, j’ai donné ma pièce non à un traducteur, mais à un écrivain. Je trouve une très bonne chose que Heiner Müller ait inséré sa propre langue dans ma pièce.”»

On va me dire, oui, mais Tchékhov n’approuve pas la traduction de Clément Mercier. Certes, mais il ne la désapprouve pas non plus ! Et encore, oui, mais Heiner Müller était un écrivain, alors que Mercier n’en est pas un. Qui le dit ? Eh bien ! justement le Critique ! Ah ! bon, alors tout va bien.

C’est fou ce que l’exercice de la traduction pratiqué en classe, notamment dans la version latine, demeure ancré dans les âmes : le contresens est une faute, c’est un péché. Si universitaire sois-je moi-même, si rigoureux veux-je être, je sais parfaitement, comme me le disait un jour Lacan, que traduire une langue dans une autre est impossible, et que pourtant, ajoutait-il, on y arrive !

J’ai enfin envie de renvoyer à un beau texte de Pierre Boulez, « Court post-scriptum sur la fidélité ». À propos de Lulu, d’Alban Berg, pour défendre Chéreau accusé d’avoir trahi l’œuvre en transposant vers 1930 un action située vers 1880 (voir Lulu, II, Opéra, M&M, 1979). « L’œuvre, écrit Boulez, est une proposition, n’est qu’une proposition – spécialement l’œuvre théâtrale liée au transitoire dans ce qu’il a de plus irratrapable. […] L’important – non, l’essentiel ! au théâtre comme avec tout autre moyen d’expression, c’est la greffe, la création à partir de la proposition fournie par l’œuvre. Inestimable s’avère l’enrichissement qui se produit par la greffe d’une pensée sur une autre, d’une attitude sur une autre. »

Qu’on me permette cependant de terminer par l’adage célèbre invoqué plus haut par notre Critique, et digne de Monsieur Fenouillard : à la fin, c’est toujours Tchékhov qui gagne !

François Regnault / 22 mars 2017

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*Tchékhov, Nouvelles, la Pochothèque, Le livre de poche, trad. Vladimir Volkof]

Le spectacle est La Mouette de Tchékhov, traduction de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Thibault Perrenoud, au Théâtre de la Bastille qui se joue du 6 mars au 1er avril 2017

La critique du Critique ici critiquée est celle de Monsieur Jean-Pierre Thibaudat, sur son blog Balagan.

**Je note aussi d’ailleurs que le Critique se réjouit de ne pas avoir vu le Misanthrope par les mêmes. Il sait, de science infuse, que ce devait être mauvais. Je cite le texte qui comporte son pesant de mépris dans les termes que je me permets de mettre en italiques :

« Le même tandem avait monté dans le même Théâtre de la Bastille un Misanthrope. Je suppose que c’était une traduction de ce français cacochyme du XVIIe en langage branché putain fais chier. Ce Misanthrope a connu deux ans de tournée. On prend les mêmes et on recommence : « monter La Mouette d’Anton Tchekhov avec la même équipe m’est apparu comme une évidence », note le metteur en scène. Je n’ai pas vu ce Misanthrope et j’avoue ne pas le regretter. » Eh bien oui, tu l’avoues ! On te pardonne !

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