AVIGNON ELECTIONS

Le candidat frontiste Philippe Lottiaux est en tête du premier tour, avec 28,9% des voix, devant Cécile Helle (PS-EELV ; 28,5%) et Bernard Chaussegros (UMP ; 21,7%), selon TNS Sofres.

Selon les estimations de la TNS Sofres, Philippe Lottiaux (FN) arrive en tête au premier tour des élections municipales à Avignon. Le candidat FN obtient 28,9% des suffrages et se place devant Cécile Helle (PS-EELV; 28,5%) et Bernard Chaussegros (UMP; 21,7%). 

Le directeur du festival, Olivier Py, juge «tout à fait inimaginable» de travailler avec une mairie Front national. Si le Front national l’emporte au deuxième tour des municipales à Avignon, le festival n’aura «aucune autre solution» que de «partir», a affirmé lundi sur France Info son directeur, Olivier Py : «Je ne me vois pas travaillant avec une mairie Front national. Cela me semble tout à fait inimaginable. Donc je pense qu’il faudrait partir. Il n’y aurait aucune autre solution.»

Question dirimante aux amateurs d’élections municipales hostiles au Front National : Accepteriez-vous la suppression du Festival d’Avignon si c’était le prix à payer pour que le Front National cesse de régner dans cette ville ?

Voilà bien une question saugrenue, direz-vous. Pourtant, je m’interroge au sujet de ce Festival fondé il y a soixante-sept ans par le grand Vilar, politiquement engagé du côté des « travailleurs », selon son expression, voulant donner au peuple de grandes œuvres classiques, populaires au grand sens du mot, suivi depuis ce temps-là par autant de directeurs progressistes, plutôt de gauche, assez brechtiens, et croyant  pour la plupart d’entre eux à l’influence bénéfique du théâtre pour dénoncer les injustices, révéler les inégalités, combattre le racisme et l’antisémitisme, aller plutôt dans le sens de la libération des peuples, lutter contre les dictatures, mettre en question les illusions identitaires, subvertir les fantasmes nationalistes, les répressions sexuelles, les tabous, les intégrismes, renouveler la vision des pièces du passé, etc., en bref tout le contraire de ce que pense, de ce que désire, de ce que chérit le Front National.

Aussi bien ne faut-il pas, au résultat du premier tour des élections municipales d’Avignon, relativiser singulièrement l’illusion partagée par la plupart des acteurs du Festival (acteurs au sens le plus large, n’englobant pas seulement es comédiens), et de bon nombre de gens de théâtre, selon laquelle le Théâtre change le monde, ou du moins l’influence, l’améliore, le libère ?

Comme si, exemple inverse en un sens, Lourdes, où la Sainte Vierge apparut à Bernadette et où ont lieu des miracles (il m’est arrivé de dire que le Festival d’Avignon, c’était Lourdes sans les miracles !), avait suscité, engendré, favorisé une population irréligieuse, anticléricale et blasphématoire (je ne sais d’ailleurs rien de ce que pensent les Lourdais).

J’ai donc imaginé les hypothèses suivantes pour rendre compte de ce paradoxe avignonnais, allant, si on veut, de positions extrémistes de droite jusqu’à des positions révolutionnaires…

1. Un frontiste. Le Front National est en tête à Avignon, parce que, son Festival ne montrant depuis soixante ans que de l’art dégénéré (au sens où l’héroïque Führer de l’Allemagne l’avait si bien fustigé), le FN se renforce chaque année davantage dans l’idée que l’art infligé à notre pauvre ville est aux mains des lobbies intellectuels, mondains, parisiens, officiels, plus européens que français, ou carrément internationalistes, juifs, voire islamistes. D’où par réaction, notre excellent score dans ce bon Comtat Venaissin !

2. Un homme de droite. Sans être dégénéré, le Festival répugne à nous donner de vraies œuvres populaires, de celles qui élèvent l’esprit, qui préfèrent le mot à l’image – surtout dans notre France où le Théâtre est surtout un théâtre de texte, et où on abuse, sous le nom de mise en scène, d’images souvent laides, absurdes, pornographiques, décousues, surréalistes, anti-religieuses, prétendument modernes, étrangères à notre tradition. Brecht, Ibsen, Shakespeare, Claudel, d’accord, à la rigueur, mais pourquoi jamais de Montherlant, de Giraudoux, voire de Sacha Guitry, de Marcel Achard (un bien oublié, celui-là !), ou simplement des chefs d’œuvre du Privé que nous n’avons jamais le droit de voir dans notre glorieuse Cité pontificale, comme si le rire nous était interdit !

3.Un centriste. Allons donc ! Si le Festival contient à nos yeux le meilleur et le pire, nous ne maquons pas de le suivre toujours avec attention et discernement. Nous courons aux grandes choses, aux œuvres normales, et nous nous abstenons des excès en tout genre. Ce que nous souhaitons, c’est un théâtre à l’audace modérée. Aussi bien ne croyons-nous pas un seul instant que le théâtre doive s’engager dans la politique, ni à court ni à moyen terme. Pour le long terme, il est impossible d’en mesurer les effets.

4. Le sociologue. En effet ! Pourquoi voudriez-vous que les effets du théâtre, à supposer qu’il y en ait et qu’ils soient mesurables, se répercutent sur la conduite d’une ville et sur le choix des élus locaux ? Gageons que l’Avignonnais suit son Festival entre le début et la fin de juillet, après quoi on démonte les gradins de la Cour d’Honneur, on la rend à son rocher primitif, et, selon la belle expression d’Ariane Mnouchkine, « on rend Avignon aux promeneurs ». Il faudrait d’ailleurs faire un sondage chez les habitants d’Avignon, les différencier de ceux du reste du Département, et, selon les catégories socio-professionnelles, leur demander de répondre à des questions telles que : « Votre profession. Êtes-vous un abonné du Festival ? si oui, depuis combien de temps ? à combien de spectacles allez-vous chaque année ? Pourriez-vous citer au moins trois spectacles auxquels vous ayez assisté l’été dernier ? Depuis trois ans ? Depuis dix ans ? Dites pourquoi ils vous ont plu ? déplu ? à cause du lieu ? du texte ? de la mise en scène ? des comédiens ou des danseurs ? Vous a-t-on déjà consulté pour la programmation ? Si oui, qu’avez-vous répondu ? Avez-vous approuvé l’interruption du Festival l’été 2003 ? Désapprouvé ? Condamné ? Y êtes-vous resté indifférent ? Avez-vous fait la connaissance d’un ou plusieurs artistes venus présenter un spectacle ? Avez-vous, avec eux, tissé des liens d’amitié ? d’amour ? Pourriez-vous en deux ou trois mots maximum donner une définition de ce qu’est un intermittent ?

  – Que pensez-vous, demandai-je à ce sociologue, de cette formule de Lacan : « Les spectateurs, qui sont insondables » ?

5. Un homme naturellement de gauche. Soyons sérieux, les problèmes de la Culture et les problèmes de la Ville ne sont pas du même ordre. Lorsque le Festival est passé, nous nous retrouvons avec la Droite pure et dure, et avec la Droite molle, qui tantôt se démarque de l’Extrême Droite et tantôt pactise avec elle, au gré de ce que décident les Etats-Majors des Partis, décisions qui se prennent en fait à Paris. Alors les souvenirs du Festival pèsent bien peu lorsque se pose le problème des impôts, de la voirie, voire des logements sociaux, difficiles d’ailleurs à ménager au cœur de la vielle Cité, à cause des remparts, mais relativement possibles dans la périphérie. Cependant, la Gauche ne fait pas un mauvais score dans une ville comme Avignon, avec son passé chargé, son implantation ancienne, et malgré le contexte régional, provençal, méditerranéen plutôt difficile. Sans compter avec la Crise. Ils pèsent aussi peu que les brins de paille et les quelques crottins de chevaux qui demeurent lorsque le cirque a levé sa tente, et qu’il faut revenir à la vie réelle.

6. Un ancien gauchiste. Ben voyons !  De quoi te plains-tu ? Plus les spectacles sont audacieux, provocateurs, révolutionnaires et subversifs, plus ça force les réactionnaires à se dénoncer, plus ça accroît les contradictions entre le peuple et ses ennemis, et meilleur c’est. Cela dit, le Festival est tellement pourri, qu’il faudrait plutôt faire une enquête (prolétarienne) pour savoir si ce n’est pas justement ce Festival ringard et putassier qui favorise, entretient, et développe l’extrême-droite. Marine Le Pen et Jan Fabre, même combat !

7. Un petit lacanien. Entre le vote démocratique et le Festival artistique, il y a un non-rapport. Tel est le réel d’Avignon. Ou alors, le Festival est l’envers du discours du Maître avignonnais ! Comme si, au fond, le Festival relevait du discours analytique.

8. Un point de vue talmudique ? Le Festival est comme une figure du Messie, que les impies ne reconnaissent pas. Alors, si les artistes venus à Avignon ne sont pas parvenus à faire entendre la Parole, qu’il s’en aillent en suivant le précepte judaïque : en secouant la poussière de leurs souliers !*

 * J’écrivais cela juste avant de connaître la déclaration d’Olivier Py. Si le FN gagne la Mairie, ils se propose de secouer lui aussi la poussière de ses souliers…