36 vues sur le Mont Théâtre d’après 36 vues sur le Mont Fuji, de Hokusai

Prologue de François  Regnault le dimanche 19 décembre 2016 aux quarante ans de la Compagnie Pandora, fêtés au Passage de Retz, à Paris

 » Chers amis,

pour parler ce soir du théâtre, j’ai eu l’idée de m’inspirer des 36 vues sur le Mont Fuji qu’a peintes le grand peintre japonais Hokusai. Comme il s’agit du théâtre, j’ai choisi de mêler à ces vues des dits dont je me souviens, et qui suivent plus ou moins un ordre chronologique.

Une question de prononciation pour commencer : j’ai dit Hokusaï, or en japonais, on dit Hok’saï, le u tenant un peu lieu de notre e muet, car la langue japonaise exclut que deux consonnes se suivent, et qu’un mot se termine par une consonne ! Quand donc vous vous appelez CLaudeL, que faire ? Vous rajoutez alors le u, ce qui donne CuLAUDELu, qui veut dire, paraît-t-il « oiseau noir » en japonais ! Le titre de Claudel  L’Oiseau noir dans le soleil levant signifie donc simplement : Claudel au Japon !

Voici ces vues et ces dits de 1 à 36.

1. On me lange tout bébé à Châtillon-Coligny sur une table de restaurant, en 1939 ou 1940 ; je suis avec ma mère et ma grand-mère, et peut-être nous apprêtons-nous à partir en exode. Mon père est au Front ; or, Madeleine Renaud est présente, sinon Jean-Louis Barrault, que mes parents connaissent bien. Madeleine et Jean-Louis se sont d’ailleurs mariés à Châtillon-Coligny. C’est une vue, si on veut, sauf que je n’en ai évidemment aucun souvenir. C’est eux qui m’ont vu.

2. Mon père, grand blessé de guerre et fait prisonnier, a été libéré. Il m’emmène, à la Libération, au guignol du Champ de Mars. Nous y retournons le lendemain, c’est le même programme. Mon père demande qu’on le change, et, dans mon souvenir, le marionnettiste change le programme ! Il nous montre ensuite les marionnettes rangées la tête en bas dans les coulisses. Je pénètre pour la première fois dans des coulisses, lesquelles me fascineront toujours.

3. Je vois au Théâtre du Châtelet « Chasseurs d’image », une pièce à grand spectacle. Je suis fasciné par un autre effet de coulisses : un début de couloir qui se continue dans la coulisse.

4. On m’emmène voir Les Fourberies de Scapin, mises en scène par Jouvet, avec Barrault dans le rôle de Scapin. En 1949 je pense. À la fin il arrive avec un bandeau sur sa tête ensanglantée. Il dit qu’il va mourir, c’est un truc pour se faire pardonner ses tours. Je prends cela au sérieux. Je pense toujours que Scapin meurt à la fin.

5. Je sors d’une répétition du Livre de Christophe Colomb de Claudel, par Jean-Louis- Barrault. Claudel est dans la salle. C’est au Théâtre Pigalle, disparu. En sortant, Claudel attend assis dans la loge du concierge qu’on le ramène. Je croise son regard. Je reverrai toujours ces yeux de Paul Claudel.

6. Je m’imagine que je dois mon agrégation de philosophie à l’élan que m’a donné au début de l’année la danseuse Maïa Plissetskaïa dans Le Lac des cygnes à l’Opéra Garnier. Je vérifie aujourd’hui les dates : 1961-62. Il ne semble pas qu’elle dansât cette saison-là dans ce ballet, est-ce Rudolf Noureïev qui dansait plutôt le Prince Siegfried ? À qui dois-je alors cet élan ?*

7. Alain Cuny dans Tête d’Or de Claudel au Théâtre de France (l’Odéon). Je l’ai vu sept fois. Un jour, avec Jean-Marie Villégier, nous somme montés en cachette dans les cintres du théâtre. On nous déloge au bout d’une heure. On redescend, l’Administrateur de Barrault, Léonard, écrit un mot : « Laissez passer ces deux amis de Jean-Louis Barrault. » Nous remontons. Un vue sur Tête d’or du haut des cintres !

8. Hélène Weigel, que je vois à l’Old Vic à Londres, joue la mère de Coriolan dans le Coriolan de Brecht avec le Berliner Ensemble en tournée. Pour  supplier son fils transfuge de revenir à Rome, elle se prosterne devant lui en robe blanche et se frappe très fort le front contre le sol. J’entends encore le bruit de cette « frappe » !

9. Je vais voir la dernière représentation des Fausses confidences de Marivaux avec Madeleine Renaud au Théâtre de France (Odéon) : MOI, dans sa loge : Alors vous ne le rejouerez jamais ? ELLE : Mais qu’est-ce que ça veut dire, jamais, au théâtre !

10. 1965. Maria Callas qui chante Norma de Bellini à l’Opéra Garnier, ne chante pas le dernier acte ce jOur-là. Salle comble, beaucoup de mes amis sont là, il y a le Chah d’Iran. On vient annoncer à peu près : « Mademoiselle Maria Callas qui domine depuis le début de cette représentation une forte chute de tension, sera dans l’incapacité de chanter le dernier acte. » Sidération, atterrement, effervescence, désarroi… Vous imaginez !

11. 1970. Les proportions d’une petite fenêtre ménagée dans un immense mur de Richard Peduzzi pour son décor de Richard II de Shakespeare, mis en scène et joué par Patrice Chéreau, me semble résumer à lui seul toutes les proportions de la Renaissance italienne.

12. 1970. Brigitte Jaques apparaît sur une scène dans un petit rôle du Précepteur de Lenz, mis en scène par Antoine Vitez. Je suis ébloui. Le reste est silence.

13. Vitez me dit un jour : « Tout le théâtre est en vers. »

14. Michel Guy, Secrétaire d’Etat à la Culture et Directeur du Festival d’Automne, demande à me voir (après que j’eus travaillé à la Dispute de Mraivaux, mise en scène par Chéreau). J’emmène Brigitte et dis à Michel Guy qu’elle a un projet : monter L’Éveil du printemps de Wedekind. LUI, à elle : « Avez-vous déjà mis en scène ? ELLE : Non. LUI : Tant mieux. » Et il la programme au premier Festival d’Automne.

15. L’Éveil du printemps est créé. La pièce, que j’ai traduite, est publiée avec une préface de Jacques Lacan. Dans sa critique du ‘Monde’, Michel Cournot parle du style « truand-macaronique » de Lacan. Je n’ai jamais compris le sens de cette formule. (1974)

16. Brigitte Jaques met en scène Le Baladin du monde occidental, de Synge (que je traduis). La scène qui se passe dans un débit de boisson, elle la déplace sur un embarcadère d’où vont s’exiler des émigrants. (1975) Elle inaugure ainsi ces « déplacements » qui seront familiers à son art d’interpréter les pièces de théâtre.

17. (1976) Au Festival de Bayreuth. Une répétition du Crépuscule des dieux, de Wagner. Karl Ridderbusch, qui joue Hagen,  bat tout à coup la mesure en fixant Boulez (qu’on ne voit pas de la salle, puisque l’orchestre et le chef sont cachés), comme pour lui donner une leçon de tempo. Nous redoutons les effets de cette sortie. Ensuite, sur le plateau, Boulez marque le coup. Mais il a cette réplique qui m’émeut : «Encore, si je m’étais trompé ! Mais je ne me suis pas trompé. »

18. Heinz Zednik, sublime interprète de Loge et de Mime, artiste autrichien juif, salue, paraît-il, quand il le croise, Ridderbusch (qui, dit-on, aime à collectionner des emblèmes nazis) d’un « Shalom ! »

19. Vers 1975… Madeleine Renaud répète Pas moi, de Samuel Beckett. On ne voit qu’une bouche qui parle dans l’espace (son nom : « Bouche »), et cela doit durer seulement 17 minutes et être dit sans s’arrêter. Au passage suivant, je crois : « ne sachant pas ce que c’est… ce que c’est qu’elle – … quoi ? …qui ? … non… ELLE !… (pause sans geste) », Madeleine dit à Jean-Louis : « Ici, Sam m’a permis d’élargir le rythme… » Jean-Louis Barrault : « Ah ! mais c’est le Châtelet ! »

20. Jean Genet, au cours d’une répétition des Paravents à Nanterre-Amandiers. Une dame l’assiège de compliments. Il l’évite. Elle le poursuit, le retrouve et lui dit : « Puis-je au moins seulement vous dire que c’est bien ? » Lui : « Même pas ! ». (C’est Claude Stratz qui m’a raconté ce trait).

21. « Être ou ne pas être ». Richard Fontana joue Hamlet, mis en scène par Vitez. Pour dire cette phrase, il montre seulement la moitié de son visage, l’autre restant cachée derrière le mur du décor.

22. « Être ou ne pas être ». Gérard Desarthe joue Hamlet, mis en scène par Chéreau. Il est à peine entré qu’il dit la phrase très vite, prenant de court tous les spectateurs. Ainsi l’un résout le problème par l’espace, et l’autre par le temps.

23. Dans Elvire-Jouvet 40, spectacle conçu et mis en scène par Brigitte Jaques d’après les leçons de Jouvet sur la seconde scène d’Elvire dans le Dom Juan de Molière, elle arrête la dernière leçon à la réplique que Jouvet dit à Claudia, son élève : « Tu vois si c’est difficile ». Giorgio Strehler monte à son tour le spectacle à Milan (au Teatro Studio), et l’arrête aussi au même endroit, mais la réplique devient : «Si vede se è difficile… il Teatro ! »

24. En tournée au Kenya. Au cours d’un safari photographique, je vois une hyène qui travers la savane depuis le fond de l’horizon et qui s’en va je ne sais où, toute seule. Cela m’est apparu comme l’envers absolu du théâtre, le non-théâtre même.

25. 1994. Je m’apprête à faire un premier cours de diction aux élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. J’ai un peu de trac. Un metteur en scène, professeur lui aussi, que je croise, entre avec moi. Il me dit : « Ah oui ! les ayatollahs avec leur alexandrin ! »

26. Au cours d’un débat à la Cité universitaire, je provoque en duel Eugène Green dont je conteste sa diction reconstituée du XVIIe siècle, alors qu’il feint de connaître celle que Jean-Claude Milner et moi avons établie et publiée. Le duel n’a toujours pas eu lieu.

27. Je mange des huîtres en scène en jouant les Entretiens sur Corneille avec Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Commune/ Pandora à Aubervilliers. Des morceaux de coquille se mettent dans mes dents. Que faire : les avaler ? les cracher ? parler avec ?

28. 1994. Je vais juste vous chanter la dernière phrase, en mi bémol mineur,  de l’opéra Le jeu du Narcisse, livret de Gérard Wajcman et musique de Marc-Olivier Dupin : « Souviens-toi de moi. »

29. 1995. Phèdre, de Racine, mis en scène par ma sœur Anne Delbée à la Comédie-Française. À la générale ou à la Première, ma mère et moi sommes au tout premier rang, au milieu. Ma sœur, en saluant le public, nous adresse aussi un regard destiné à nous seuls.

30. 1996. Brigitte et moi découvrons dans un terrain vague près de Vilnius en Lituanie, où elle monte Elvire-Jouvet 40, des statues déposées par terre, cassées, et abandonnées de Lénine et de dignitaires communistes lituaniens.  Elle s’en inspirera  pour le tombeau du Commandeur, quand elle montera le Dom Juan de Molière, et le Don Giovanni de Mozart.

31. Emmanuel Demarcy-Mota utilise un vrai faucon dressé au cours de la chasse des Princesses dans Peine d’amour perdue de Shakespeare (que je traduis). À un moment donné, il vole de la main gantée qui le porte à une cible lumineuse dans la pénombre. Clair-obscur mystérieux de certaines inspirations des mises en scène d’Emmanuel.

32. Une exposition de photos prises par l’actrice Hermine Karagheuz. Samuel Beckett, ami d’elle, visite l’exposition. Il demande à la gardienne de dire à Hermine qu’il est venu. Elle ne le reconnaît pas. Il va devoir se nommer, me dis-je aussitôt, devinant le problème pour l’auteur de Pas moi, de dire : « Samuel Beckett ». Je ne sais pas comment il l’a résolu. Je n’ai pour ma part rien entendu.

33. Moscou, Brigitte monte Tartuffe en russe au Théâtre Pouchkine. L’Exempt sort de scène et s’en va dans la salle, imitant quelque peu la diction de Poutine (« Un prince ennemi de la fraude, etc. »). Les gens rient ostensiblement.

34. Polyeucte, de Corneille, qui se rejoue bientôt, mis en scène par Brigitte ; le premier vers des Stances : « Source délicieuse en misères féconde », j’hésite toujours pour savoir s’il désigne ainsi la volupté charnelle ou la grâce divine. Assurément le première, mais je chéris, en risquant un contresens, l’équivoque, propriété essentielle de ce langage classique débarrassé des métaphores, à laquelle est consacrée la Satire XII de Boileau.

35. Revenons au Japon. J’assiste à la leçon d’éventail que donne impromptu à Tokyo le grand acteur onnagata Tamasaburo Bando au danseur Juichi Kobayashi qui doit interpréter la grand-mère de Mishima dans le Ballet M, de Maurice Béjart (1993).

36. Ma dernière vue, c’est  celle qui aura lieu demain. Comme je ne la connais pas encore, je ne puis vous la dire, et je m’arrête là. «